Opinion de Raoul marc Jennar sur le texte "Changeons ce monde"

Publié le par EMINEM cgtmci@free.fr

Source : http://rmjennar.free.fr/?p=356#more-356

C’est sous ce titre que 21 personnes, membres de la coordination des collectifs unitaires ou qui en sont proches, ont rédigé un document important. Ce texte, selon ses auteurs, a pour ambition de « contribuer à préciser des éléments d’analyse, et à faire s’affirmer une perspective. Il appelle à un débat qui permette d’élaborer une alternative politique de gauche, dans le respect des expériences et des parcours. » Il a une « fonction précise : rendre visible et lisible une attente largement partagée : cristalliser les volontés et les énergies qui ne se résignent pas à la loi du marché ». Il se veut « une incitation au débat, à la confrontation constructive des idées. »

On trouvera ce document sur le site de la coordination des collectifs unitaires : http://www.gauchealternative.org

Pierre Cours-Salies, un des auteurs de ce document, m’a demandé mon opinion. J’y trouve de très nombreux passages auxquels je peux souscrire sans la moindre difficulté. Mais il suscite également quelques réserves sérieuses.

Avant de formuler ces appréciations critiques, je voudrais, en ces temps incertains où le débat d’idées évolue trop souvent en  attaques personnelles, dire aux nombreux signataires de ce document, qui furent aussi des compagnons dans la campagne contre le TCE et dans la tentative de donner un prolongement politique à la démarche commune de la campagne référendaire, que mes réserves concernent ce document et non ses auteurs. Cela va sans dire, mais il me semble qu’il vaut mieux le dire.

1. Ma première réserve porte sur le titre : « Changeons CE monde ». Dans une perspective internationaliste, il est difficile de considérer un seul instant que des habitants du Mali, du Cambodge, de Bolivie, de Nouvelle-Guinée aient le sentiment d’appartenir au même monde que les Européens, les Américains du Nord, voire les Australiens ou les Japonais. J’ai toujours été hostile au slogan « un autre monde est possible ». D’autres mondes sont possibles. Et il nous faut changer ces mondes, avec tous les peuples, chacun dans leur diversité. Ce n’est pas nier notre communauté de destin face au capitalisme que de prendre en compte les différences de situation et d’aspiration. Ce n’est pas renoncer à l’universalisme des principes fondamentaux, ni à l’internationalisme de l’action que de rappeler qu’il ne nous appartient pas de décider pour d’autres comment ils envisagent l’après capitalisme.

2. Ma deuxième réserve porte sur le deuxième paragraphe. Je le trouve beaucoup trop faible. La question de la « légitimité » du capitalisme mérite beaucoup plus d’attention si on veut briser la méfiance massive qui affecte aujourd’hui tout projet alternatif. Pourquoi, même ceux qui dénoncent les ravages du capitalisme avec une forte intensité - et ils existent en dehors de la gauche de gauche, notamment dans les réseaux altermondialistes internationaux - se ferment-ils à toute alternative de gauche ? Parce que, alors que la gauche a porté le plus formidable message d’émancipation, elle a, pour des centaines de millions d’humains, signifié dans la réalité du vécu la plus formidable et la plus sanglante des servitudes. Rien ne reste, dans la mémoire collective, des avancées réalisées dans quelques régimes communistes en matière sociale, de santé et d’éducation. Il ne demeure que la dictature et ses horreurs. On ne peut pas se contenter, comme le fait le texte, d’une rapide évocation « de régimes soi-disant communistes en Europe de l’Est » pour balayer cette question. On ne peut pas davantage régler le problème en ramenant cette question au seul stalinisme qui ne serait en quelque sorte qu’une malheureuse dérive. L’URSS de Brejnev ne me semble en rien un modèle. Le mot communisme - pourtant un des plus beaux mots nés de l’intelligence humaine - signifie aujourd’hui barbarie. Il semble qu’il n’y ait plus qu’en France qu’on ne s’en rende pas compte. Il n’y a plus qu’en France qu’on trouve des gens prêts à oublier les immenses souffrances infligées au nom du communisme. Mais il est vrai que c’est en France qu’on s’est le plus employé à les nier. Comme j’ai déjà eu l’occasion de le dire à des amis communistes, le mot et la chose sont aujourd’hui perçus avec la même horreur que fut perçu le christianisme par celles et ceux qui furent victimes des croisades conduites en son nom, dans les pays du Levant, en pays Occitan, en Amérique latine et par toutes les victimes d’un colonialisme justifié par la nécessité de l’évangélisation.

Sur le monument dédié à la Convention Nationale est gravé le mot d’ordre « Vivre libre ou mourir ». Des millions de gens préfèrent la liberté de subir leur misérable condition que d’avoir à subir un régime qui se réclame du communisme. C’est une réalité incontournable. L’immense, la tragique, la sanglante erreur du communisme tel qu’il a été mis en pratique à partir de Lénine jusqu’à Pol Pot fut d’oublier que la fin se trouve déjà dans les moyens et que l’émancipation et la solidarité sont indissociables de la liberté.

Ne renouvelons pas l’erreur de confondre droit à la liberté et individualisme. La pente glissante des restrictions à la liberté, conduit toujours à la servitude. Si tant de gens se résignent au capitalisme, c’est parce que, au plus profond de la noirceur de leur condition, ceux qui en sont les victimes y voient la lueur d’une liberté qu’aucun autre système jusqu’ici n’a laissé entrevoir.

Ce qui s’est appelé le « rêve américain », c’est-à-dire la perspective pour chacun de s’en sortir pourvu que la liberté existe, continue de nourrir l’espoir de millions de gens. Et le capitalisme est habile à entretenir cette dramatique illusion.

La « légitimité » du capitalisme se fonde sur l’absence d’une alternative qui dénonce clairement, sans restriction, les crimes du communisme en action et les aberrations de l’appropriation collective des moyens de production et de la gestion bureaucratique de la société.

3. Conséquemment à ce qui précède, on ne peut échapper à la question : quelle est notre alternative au capitalisme ? Pendant la campagne contre le TCE, je me suis souvent posé la question : que proposons-nous, qui soit mieux qu’un peu de régulation, pour remplacer la « concurrence libre et non faussée » ? Le document esquisse cette alternative, mais le plus souvent en creux, comme l’autre face implicite de ce qu’il dénonce. Je ne doute pas que les auteurs soient conscients qu’il faille plus pour atteindre le seuil critique de crédibilité. On ne peut pas se contenter d’affirmer, ici et là, qu’il faut « une autre logique de société », « choisir l’angle de vue de l’humanité », et encore moins, compte tenu du passé, « une socialisation et une démocratisation des principaux moyens de production ».  J’aurais aimé retrouver la belle formule de Pierre Khalfa dans un récent texte à propos de Bensaïd et Castoriadis : « l’autogouvernement des êtres humains sur tous les aspects de leur vie ». A moins que je me trompe, il me semble qu’il s’agit là d’une définition de l’alternative que nous pourrions partager. Encore faut-il le confirmer. Et l’expliciter.

4. Le document affirme que « les Etats-Unis prétendent régenter le monde ». Nul ne conteste cela. C’est une constante depuis 1945, avec des intensités variables selon les présidents. Certes, avec l’administration néo-conservatrice de Georges W. Bush, jamais les USA ne sont allés aussi loin. Mais sont-ils les seuls ? L’Europe ne porte-t-elle pas sa responsabilité dans la domination de l’Occident sur le reste de la planète?  Comme complice des USA le plus souvent, via l’OTAN en particulier. Et, toujours, comme puissance économique. Dans les négociations à l’OMC, dans les négociations bilatérales, l’agressivité et la volonté de puissance de l’Union européenne n’ont rien à envier aux USA. Que le président de la Commission européenne soit un socialiste ou pas, que la majorité des gouvernements européens soient « de gauche » ou pas, que le gouvernement de la France soit « de gauche » ou pas. Une fois de plus, dans un texte issu de la gauche de gauche, la capacité de nuisance de l’Europe à l’égard des peuples qu’elle a autrefois colonisés est passée sous silence. Comme si 90 pays ne s’étaient pas opposés à l’Union  européenne à Cancun en 2003 pour empêcher la résurrection de l’Accord Multilatéral sur l’Investissement. Comme si on n’assistait pas à une résistance héroïque et quasi désespérée des pays d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique face à la volonté de la Commission européenne et des 27 gouvernements qui la soutiennent d’imposer à ces pays de prétendus « accords de partenariat économique». A côté du néo-conservatisme américain apparemment sur le déclin, il y a un néo-conservatisme européen très actif pour soutenir les firmes transnationales qui ont leur siège en Europe. Reconnaissons-le si nous voulons que notre prétention internationaliste soit crédible.

5. Je ne comprends pas à quoi il est fait allusion lorsque le document évoque ce qu’il appelle improprement la « Charte des droits humains de l’ONU de 1948 » et qui est en fait la Déclaration universelle des droits de l’Homme. Ce texte majeur et les conventions internationales postérieures qui le précisent, constituent un corpus qui à lui seul dessine une société différente de la société capitaliste. Faut-il que ces textes soient méconnus pour leur attribuer la volonté de diviser les humains en deux catégories : ceux qui auraient accès aux droits proclamés et les autres, réduits à leur fonction économique immédiate ! Il eut mieux valu s’en prendre aux accords internationaux (OMC, FMI) ou européens (Stratégie de Lisbonne, Décisions de Barcelone, Processus de Bologne) négociés par le PS, et soutenus par la gauche plurielle, qui eux, vont radicalement dans ce sens. Je considère d’ailleurs que le silence du document sur ces accords en affaiblit la pertinence. Il crée automatiquement la suspicion d’un silence opportuniste sur des questions susceptibles de fâcher ceux qu’on tente de rallier. Mais ce silence est-il acceptable dès lors qu’il s’agit  de textes qui permettent aujourd’hui l’application de l’essentiel de ce qui est dénoncé par ailleurs ? Est-il possible de passer ces accords par pertes et profits alors qu’ils génèrent en permanence des négociations sur leur mise en œuvre ?

6. Alors que la résurgence du fait religieux apparaît comme un phénomène massif, je regrette le silence du document sur cette question. Le fondamentalisme affecte de plus en plus les grands courants religieux. Les sectes se multiplient partout. Cette résurgence trouve un terreau fertile, en Occident comme dans le reste du monde, dans les peurs, les frustrations et les inégalités provoquées par le capitalisme et par les politiques qui nourrissent l’idée d’un clash des civilisations. Pour beaucoup, la religion devient ou redevient un refuge face aux injustices dont ils sont victimes, face au « deux poids, deux mesures » qui caractérise le plus souvent les politiques internes et internationales des gouvernements occidentaux.

La laïcité a cessé de faire consensus à gauche. Au nom du droit à la différence, certains consentent à la différence des droits.

Il faut prendre position. On ne peut pas se voiler la face sous prétexte de ne pas oser s’exprimer sur le voile. Il faut répondre à la question de savoir si une opinion religieuse doit s’imposer à tous comme une règle de droit ou si le fait religieux doit rester du ressort exclusif de la sphère privée. Face aux dangers du communautarisme, bien perceptibles là où il s’est développé, la laïcité demeure, à mes yeux, la garantie de la cohabitation paisible entre croyants de diverses confessions et non croyants.

7. Nul ne s’étonnera des réserves que m’inspire un document qui s’inscrit « en convergence avec l’initiative lancée par Politis ». Laissé dans l’ignorance des premiers signataires sollicités, n’étant pas informé des conditions scandaleuses dans lesquelles la LCR a été invitée à le signer, j’avais donné mon accord, depuis Phnom Penh, pour que mon nom figure. Je rappelle - et cela me semble nécessaire puisqu’il n’a pas été retiré dans de nombreuses copies distribuées localement - que j’ai expressément demandé qu’il soit retiré dès que j’ai pris connaissance que se trouvaient, parmi les premiers signataires, des gens dont l’action récente ou présente est aux antipodes des valeurs et des objectifs proclamés dans cet appel. Quelle crédibilité accorder à un texte appelant à la défense des services publics et signé par quelqu’un qui a cautionné la stratégie de Lisbonne et enclenché lui-même le processus de privatisation de services publics relevant de son ministère ? Quel sérieux apporter à un texte signé par des gens qui, dans les responsabilités régionales ou locales qu’ils exercent au moment où ils signent, font le contraire de ce que ce texte promeut ? Un mélange de contraires ne peut générer qu’un rassemblement fourre-tout qui, confronté aux choix à opérer, ne peut qu’éclater et créer ainsi de nouvelles déceptions. Faire référence à cet appel et au grand écart que représente la liste de personnes appelant à le signer discrédite un document à bien des égards remarquable.

8. Le document évoque à plusieurs reprises les prochaines élections européennes. Je suis le premier à reconnaître qu’une liste rassemblant toutes les forces réunies dans la campagne contre le TCE permettrait certainement d’envoyer des élus au Parlement européen. Mais pour y faire quoi ? Pour défendre quelle conception de l’Europe ? Il y a, dans la gauche du « non » au TCE ceux qui veulent réformer l’Europe et ceux qui veulent en sortir. Il y a ceux qui veulent approfondir l’Europe en la rendant plus démocratique, plus sociale, plus écologiste, moins productiviste, et ceux qui veulent nous affaiblir collectivement dans le monde tel qu’il est en rétablissant la division entre Etats-Nations. Il y a ceux qui veulent une Europe qui adoucit le capitalisme et ceux qui veulent une Europe forgeant un autre modèle de société.

C’est au Parlement européen, qui réclame une capacité de résistance particulière, que le danger de dérive est le plus grand. Parce que les élus se sentent peu contrôlés par leurs électeurs. Parce que la technicité des matières abordées opacifie les choix politiques. Parce que le sentiment d’impuissance gagne vite les élus qui découvrent l’institution.

Il faut savoir que l’attachement national motive autant que l’attachement au groupe politique et que bien souvent la représentation allemande, importante si pas majoritaire dans chaque groupe politique, fait la pluie et le beau temps. C’est elle qui fait déplacer le centre de gravité vers la droite. Et la grande coalition qui gouverne à Berlin n’est pas de nature à changer les choses, loin s’en faut.

 Même au sein de la GUE, le plus sympathique des groupes parlementaires (que j’ai eu - trop peu - l’occasion de servir) entre Français réservés sur le libre-échange et certains Allemands de Die Linke intransigeants sur la question (comme s’ils devaient se dédouaner de quelque chose ?), les nuances sont parfois très larges. Au groupe socialiste, les rares élus qui s’épuisent à défendre des positions de gauche sont noyés dans une social-démocratie qui est à la pointe des attentes néolibérales sous la direction des élus SPD (en faveur d’un marché commun USA-UE, en faveur de l’OTAN, en faveur des politiques les plus libérales à l’OMC, en faveur du TCE). On connaît la  défense intransigeante du TCE pratiquée par les Verts sous l’impulsion de Cohn-Bendit. 

Une liste aux élections européennes qui ne portera pas des choix clairs, qui laissera place à l’ambiguïté sur le profil d’une Europe différente et les modalités pour la réaliser, sur le comportement des parlementaires éventuellement élus sur les grands dossiers de la compétence du Parlement ne sera qu’un trompe l’œil qui, à terme, décevra et découragera encore un peu plus d’une Europe dont l’utilité est perçue par un nombre décroissant de gens.

Le Parlement européen est la seule institution européenne dont le caractère démocratique ne soit pas contestable (même s’il n’est pas issu d’une loi électorale commune), bien qu’il ne s’agisse pas d’un vrai parlement. Il mérite, dans le combat pour une autre Europe, autre chose qu’une liste fourre-tout issue d’un appel fourre-tout.

Tous ensemble, nous posons souvent et à juste titre la question : l’Europe pour faire quoi ? De la même manière, il importe de poser la question : au-delà de faire élire quelques personnes, le rassemblement d’une gauche de gauche lors des élections européennes pour faire quoi ?

 Pour me résumer, je rends hommage aux auteurs du document « Changeons ce monde » de l’important effort qu’ils ont consenti pour formuler les termes de ce qui doit nous rassembler. Mais je regrette les silences et les ambiguïtés qui affaiblissent la cohérence dans les objectifs et dans la démarche. Les leçons de ce qui s’est passé entre le succès de 2005 et l’échec de 2006 n’ont pas été tirées. C’est sur ces leçons que devrait porter maintenant l’indispensable dialogue. 

 RMJ

Publié dans Raoul Marc Jennar

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