L'Humanité Idées : Quand le libéralisme s’invite dans le débat de la gauche

Publié le par EMINEM cgtmci@free.fr

Article paru le 30 juin 2008

idées

Quand le libéralisme s’invite dans le débat de la gauche

En relançant la polémique sur le libéralisme et la gauche, le maire de Paris, Bertrand Delanoë, n’a fait que souligner la contagion et la confusion qui règnent autour de cette notion. Le libéralisme s’impose-t-il à la gauche ? Trois regards pour éclairer le débat, un entretien avec le philosophe Domineco Losurdo et les points de vue de Denis Collin et Daniel Inneraty.

Que cherche donc un dirigeant socialiste lorsqu’il

se revendique publiquement du libéralisme ? Après la « nation française », mythifiée par la candidate PS à la présidentielle en 2007, s’agit-il simplement d’une autre tactique électoraliste, bradant une énième fois l’électorat traditionnel de la gauche pour séduire cette fois l’électorat de la droite libérale ? Dans son livre (1), Bertrand Delanoë se défend de vouloir légitimer un quelconque laisser-faire économique. Son libéralisme serait autre : politique.

Et il aurait à voir avec une « doctrine d’affranchissement de l’homme ». Ainsi, il existerait un libéralisme positif, finalement pas très éloigné du credo marxien considérant que « le développement de chacun est la condition du développement de tous ». Mais affirmer comme le maire de Paris qu’il n’y a « pas de chaîne qui ne doive être brisée », n’est-ce pas nécessairement aussi renoncer à entraver, par exemple, les mouvements de capitaux, la « liberté » des spéculateurs d’affamer une partie de la planète et de plomber le pouvoir d’achat d’une autre ? L’affirmation des droits de l’individu ne peut se substituer à une réflexion sur l’idée même de liberté.

Les « libertés » du libéralisme, ce n’est jamais tout à fait la même chose que la liberté, qui suppose pour sa part une communauté de sujets partageant des valeurs, se reconnaissant mutuellement comme parties prenantes d’un projet de société. On peut juger qu’une telle distinction constitue un idéalisme, que les libertés particulières épuisent totalement l’idée de liberté, mais il faut alors assumer clairement, comme le fait Daniel Innerarity, en défenseur d’un « socialisme libéral », un certain individualisme y compris en matière économique.

Et si l’on persiste à affirmer qu’il existerait un libéralisme de l’émancipation humaine à défendre contre le libéralisme économique, quelques rappels sur l’histoire réelle du courant de pensée libéral avec Domenico Losurdo ou l’examen de quelques éléments de « libéralisme réel » avec Denis Collin auront de quoi faire réfléchir sur les implications d’une telle démarche.

(1) De l’audace !

entretiens avec Laurent Joffrin,

Éditions Robert Laffont, 2008.

L. E.

Domenico Losurdo,

historien et philosophe, bat en brèche la prétention des libéraux d’hier et d’aujourd’hui à être reconnus comme dépositaires d’un projet d’émancipation humaine. Pour penser la liberté et l’individu, la gauche doit puiser dans son propre corpus.

Le rapport au libéralisme est-il, ou devrait-il être effectivement, le clivage structurant de la gauche française et européenne ?

Domenico Losurdo. En 1948, la Déclaration des droits de l’homme établie par l’Organisation des Nations unies (ONU) reconnaissait des droits économiques et sociaux (droit à l’éducation, droit au libre choix de son travail et à la protection contre le chômage, etc.). Ce à quoi nous assistons actuellement, notamment en Europe, c’est précisément au démantèlement des réalisations concrètes correspondant à ces droits (la Sécurité sociale, les systèmes de retraite par répartition, etc.). Ce démantèlement s’accompagne de la négation même, au plan théorique, de la valeur de ces droits. C’est ce double phénomène que l’on peut caractériser comme contre-révolution néolibérale. Pour riposter efficacement, il me semble nécessaire de se placer dans une perspective historique. Cela permet de comprendre que les droits de l’homme ne se sont jamais développés en vertu d’une dynamique interne au libéralisme, qui aurait été empêchée, pour des raisons conjoncturelles, de déployer dans la sphère économique une logique de droits qu’elle aurait par contre réussi à imposer dans la sphère politique contre les divers conservatismes, notamment religieux. Cette vision linéaire de l’histoire est absolument fausse. En vérité, le libéralisme, par-delà la diversité de ses sensibilités, a eu tendance à récupérer à son crédit des droits que les bourgeoisies ont dû simplement reconnaître de guerre lasse, au siècle dernier, dans le contexte de la guerre froide. Dans les années 1970, Friedrich A. Hayek, alors inspirateur de la politique économique de l’administration Reagan, parlait des droits économiques et sociaux comme d’une invention ruineuse de la révolution bolchevique russe. Il ne raisonnait pas en termes de compatibilité ou pas de ces droits avec les moyens financiers de l’État. Il attaquait au contraire les droits en question à la racine, sur leur légitimité même. Aujourd’hui, on voit triompher la posture d’Hayek, mais dans un contexte où il n’y a plus le défi du monde socialiste. Cela ne veut pas dire qu’il faille revoir à la baisse les ambitions sociales. Au contraire !

Le libéralisme défend-il la liberté ?

Domenico Losurdo. Les pères fondateurs de ce courant d’idée justifiaient l’esclavage. Le philosophe anglais Locke était même impliqué personnellement en tant qu’actionnaire de la société qui gérait la traite des esclaves. Si nous prenons les deux pays les plus représentatifs de la tradition libérale, à savoir l’Angleterre et les États-Unis, nous voyons que ce sont également les pays les plus impliqués sur le plan historique dans la tragédie de l’esclavage des Noirs. Les États-Unis n’ont aboli l’esclavage des Noirs qu’en 1865. Et même après, les Noirs n’y ont pas joui de la liberté. C’est seulement à la moitié du XXe siècle qu’ils ont acquis les droits politiques. Le dépassement de la discrimination raciale, de la discrimination contre les femmes ou de la discrimination censitaire ne sont donc pas les fruits du libéralisme, ce sont au contraire les acquis, même s’ils sont précaires et incomplets, des grandes luttes populaires du mouvement socialiste et communiste.

Le libéralisme ne peut-il revendiquer aucun apport propre à la démocratie politique ?

Domenico Losurdo. On peut reconnaître au libéralisme, notamment celui de Montesquieu, le mérite d’avoir posé la question de la limitation et de la séparation des pouvoirs. Le marxisme historique, lui, a souvent escamoté le problème, préférant évoquer carrément la disparition totale de l’État. L’enfermement dans cette perspective utopique est venu aggraver les difficultés pour la construction d’un État socialiste démocratique. Mais ce n’est pas à partir d’un libéralisme quelconque que l’on peut vraiment critiquer le marxisme sur ce point. Car le libéralisme est en réalité très ambigu. D’un côté, il revendique effectivement la limitation des pouvoirs ; mais, de l’autre, il célèbre le pouvoir absolu sur les esclaves et les peuples coloniaux. John Stuart Mill, considéré comme un des libéraux les plus progressistes, estimait en son temps que certaines « races mineures » - c’est le terme qu’il emploie - sont obligées à une « obéissance absolue » envers les maîtres de l’Occident. Ce n’est donc pas en se proclamant libérale que la gauche en crise peut se racheter une conscience antitotalitaire, si c’est ce qu’elle cherche. Au contraire, elle ne fait qu’ajouter à la confusion. Un vrai débat doit par contre s’amorcer sur la question de l’État et de la démocratie. Considérant le poids croissant de l’argent et de la richesse dans les élections aux États-Unis, Arthur Schlesinger jr., un illustre historien américain, estimait qu’on assiste en fait à la réintroduction de la discrimination censitaire. Comme éviter cette régression et la perte des droits politiques déjà acquis ? La question décisive est de savoir quel contenu l’on veut donner à la démocratie : est-ce juste la consécration des rapports arbitraires dans la société, et notamment dans l’entreprise, mais également entre les nations ? Ou bien s’agit-il du processus de reconnaissance politique des droits conquis et leur développement dans et par les luttes sociales ?

Mais lorsque la gauche pose la question démocratique en termes de démocratie sociale, elle se voit fréquemment accusée de protectionnisme. De là à l’accuser de nationalisme, il n’y a qu’un pas, parfois franchi allègrement dans le débat sur l’Europe…

Domenico Losurdo. Une chose est l’affirmation, la défense de l’identité ou de la dignité nationale, une autre est le chauvinisme. On a tendance à faire une confusion entre les deux. La distinction me paraît pourtant très simple : d’un côté, nous avons une attitude universalisable ; de l’autre, une posture exclusive. L’affirmation de la dignité de la nation française, américaine ou italienne est parfaitement compatible avec l’affirmation de la dignité de toute autre nation, de tous les peuples. Par contre, lorsque le président Bush affirme que les États-Unis sont la « nation élue par Dieu » pour gouverner le monde, cette attitude n’est pas universalisable. Il suffit qu’un autre pays ait la même prétention pour que ce soit l’affrontement. Aujourd’hui, le chauvinisme par excellence est celui des États-Unis, pays qui se pose en héros du libéralisme. Et l’Union européenne, servile vis-à-vis des États-Unis, reproduit leur attitude de « nation élue par Dieu », dans ses rapports avec les pays du tiers-monde. Lénine avait très bien expliqué le lien entre l’impérialisme, le nationalisme et le racisme. L’une de ses définitions de l’impérialisme est la suivante : « L’impérialisme est la prétention d’un petit groupe de soi-disant nations élues » de monopoliser pour elles seules le droit de constituer un État national et souverain, autrement dit d’exclure de ce droit les peuples considérés comme inférieurs. La lutte pour l’égalité des nations est toujours actuelle. Et c’est une lutte progressiste, au nom des libertés et de la démocratie, qui se mène contre le système capitaliste et son idéologie libérale.

Domenico Losurdo est l’auteur d’une Contre-histoire du libéralisme, non encore traduite

en français, et a notamment publié : Gramsci,

du libéralisme au communisme critique.

Éditions Syllepse, 2006.

Entretien réalisé par Laurent Etre

Publié dans PS

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article