Anticapitalisme et antilibéralisme [ Deuxième partie ]

Publié le par EMINEM cgtmci@free.fr

2 - Le libéralisme

2.1 - Qu’est-ce que le libéralisme ?

Le libéralisme est la représentation idéologique du système capitaliste. Le libéralisme n’est donc pas une structure économique.
Il se décline habituellement en deux corpus : un volet philosophique et un volet économique qui peut prendre une forme normative
 : par exemple le libre marché doit réguler tous les échanges économiques.
Il n’est pas question ici de raconter son histoire. Il suffit de se reporter à wikipédia pour cela et, par exemple, à Histoire intellectuelle du libéralisme de Pierre Manent, Pluriel Hachette littératures.

2.2 - Évolution et variantes du libéralisme.

Nous allons rappeler ce que sont les piliers idéologiques du libéralisme dans ce qui suit. Néanmoins, le libéralisme n’est pas uniforme. Comme l’indique justement l’Encyclopédia universalis : "(...) Ainsi, le libéralisme n’étant pas unique ou uniforme, chacune de ses versions trouve son fondement originel dans un événement historique ou chez un penseur qui n’appartient qu’à elle. Là réside sans doute l’ultime singularité de ce que l’on nomme libéralisme : dans son incapacité, en tant que schéma d’intelligibilité aussi bien que comme image de la société « bonne » à se donner un élément fondateur unique, que celui-ci soit un événement historique ou la pensée d’un philosophe prophète."

En fait, la variété des écoles économiques libérales ou les nuances de ses conceptions philosophiques sont liées dialectiquement au développement du Capital au cours des siècles ou de la dernière période.
On a coutume de penser la naissance du libéralisme en rapport avec la révolution industrielle capitaliste du 18ème siècle. Le capitalisme n’est pas née avec la révolution industrielle, il existait, sous sa forme foncière, usurière, marchande ou commerciale bien avant.
"L’accumulation du capital argent, capital usurier, marchand et commercial, s’est réalisée en Europe occidentale du 10ème siècle au 18ème siècle entre les mains d’une classe bourgeoise qui s’émancipait progressivement de la tutelle des classes féodales et de l’État qui finît même par se soumettre l’État et par en faire un instrument pour accélérer l’accumulation du capital à son profit. Sa constitution en tant que classe, avec une conscience nette de ses intérêts, a été réalisée dans les communes libres du moyen Age, où la bourgeoisie a fait son apprentissage de 1a lutte politique. La constitution des États centralisés modernes à partir du 15ème siècle ne résulte pas d’un écrasement mais d’une élévation nouvelle de la bourgeoisie urbaine. Qui brise le carcan étroit de la politique communale pour faire face en tant que tiers-état aux anciennes classes dominantes à l’échelle de la nation..." (E.Mendel).
Un des mérites du Traité d’économie marxiste d’Ernest Mendel (Ed.10/18) cité ci-dessus, est de décrire assez précisément, en à peine 50 pages, le développement du capital (Tome 1, chap.4) dans différents pays du monde depuis ses origines.

Les idées de liberté individuelle, de remise en cause du pouvoir de l’État par la bourgeoisie, qui sont devenus des pierres angulaires de la pensée libérale, résultent historiquement de son désir d’émancipation de la tutelle féodale royale, dont elle était créancière et de la tutelle religieuse de l’Église. Il ne faut donc pas diaboliser et avoir une vision manichéenne du libéralisme. Il a constitué un progrès indéniable à un moment de notre Histoire.
La liberté de commerce, la possibilité de conquérir de nouveaux espaces au delà des mers a nécessité une liberté d’action et d’initiative peu compatible avec un pouvoir centralisé et le dogmatisme de l’Eglise.

Sans tomber dans le piège d’une causalité économique trop mécanique, les idées développées par les libéraux sont tout à fait liées aux contraintes des structures économiques et aux rapports de forces qui apparaissent entre les différentes couches sociales à chaque époque et notamment entre la bourgeoisie et les salariés pour ces deux derniers siècles. Il est donc normal que le libéralisme puisse présenter des variantes dans ses conceptions que certains qualifieront d’empirisme ou de pragmatisme.

Ainsi, ce qu’on a appelé l’ordo-libéralisme ou l’idéologie de "l’économie sociale de marché" après la 2ème guerre mondiale est liée au contexte de l’époque : compromis fordo-keynésien permettant une répartition relativement équitable entre le capital et les salaires, réindustrialisation et nécessité pour le Capital d’avoir des travailleurs qui puissent acheter les produits, et ce, avant la révolution froide ultra-libérale des années 1970-80.

Le néo libéralisme contemporain développera des thèmes idéologiques en rapport avec un capitalisme à dominance financière, où l’actionnaire est roi, où les travailleurs sont des abstractions chiffrées sur des écrans d’ordinateurs (société du risque, court-termisme, flexibilisme...).

Il résulte de cela que les sources de la pensée libérale sont multiples, irriguent toute la philosophie contemporaine depuis Montaigne et Descartes qui élaborèrent une conception atomistique du moi puis la philosophie des Lumière française, anglaise (Locke, Hobbes...) qui constituèrent les fondements de la constitution américaine et de la révolution française de 1789.

La culture politique qui façonne l’esprit des acteurs politiques de droite comme de gauche depuis 3 siècles est de nature libérale, même si un penseur comme Rousseau n’a pas été sans influence.
Nous allons voir plus loin en quoi les anti-libéraux français, ont, pour la plupart, une conception culturelle libérale du monde social, même si l’influence (le plus souvent superficielle) de Marx a existé, ce qui va expliquer leur division, au-delà des "explications" mille fois rabâchées de différences idéologiques ou de stratégie (type : alliance ou non avec les "réformistes"...).

2.3 - Les piliers du libéralisme.

Examinons maintenant les principes du libéralisme et montrons, à chaque fois leur caractère formel.

  A- Abordons d’abord le libéralisme philosophique.

Les droits naturels fondamentaux pour le libéralisme sont :
le droit à la vie ; le droit de propriété ; le droit à la liberté.

"Personnalité, Liberté, Propriété [...] sont antérieures et supérieures à toute législation humaine." (Bastiat)
Pour un non libéral, les 2èmes et 3èmes principes n’ont rien de naturels : ce sont des acquis sociaux liés à des formes d’organisation sociales particulière comme le montrent l’ethnologie, la sociologie et l’Histoire de l’Humanité.

Droit à le vie ? Le capitalisme impérialiste utilise la guerre comme moyen pour perpétuer sa domination ; consacre des sommes phénoménales à l’industrie d’armement et laisse mourir de faim ou de maladies des millions d’êtres humains ; le productivisme détruit la bio-diversité.

Droit à la liberté ? Fernand Braudel rappelle : "La notion de liberté, encore « abstraite », théorique, qui s’était élaborée de la Renaissance et de la Réforme à la Révolution, a acquis une puissance nouvelle en se formulant dans la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. Elle est devenue doctrine avec le libéralisme"... Il ajoute à la page suivante : "Toutefois, le libéralisme, durant toute la première moitié du 19ème siècle, sert de paravent à l’avènement politique d’une bourgeoisie et d’une aristocratie d’affaires, d’une classe possédante".
(Grammaire des civilisations, p.363-364).

Sans nier l’apport positif de penseurs libéraux pour défendre les libertés individuelles, il est aussi avéré que les politiques libérales soutiennent les dictatures qui arrangent leurs affaires, limitent la liberté d’expression en contrôlant les médias et les attributions de salles pour les réunions publiques des opposants au pouvoir de l’argent. De quel temps d’expression disposent les syndicats de notre pays pour développer leurs arguments à la radio et télévision ?
En revanche, concernant la liberté d’exploiter la force de travail : le libéralisme a su développer une multitude de théories économiques mais nullement une théorie de l’exploitation, et pour cause !

Droit de propriété ? Les capitalistes considèrent ce droit comme aussi important que le droit à la vie. Ces derniers peuvent utiliser tous les moyens imaginables pour défendre ce droit, y compris la force policière et l’armée - de pays étrangers compris - contre les habitants de leur propre pays. C’est la légitimation même du système économique capitaliste : la propriété privée des moyens de production et d’échange.
De facto, la propriété patrimoniale sous toutes ses formes est hyper-concentrée dans tous les pays capitalistes. Ainsi en France, 10% des ménages les plus riches sont propriétaires de plus de la moitié du patrimoine total de la France.
Mais la liberté d’entreprendre, pour fonder une entreprise (donc être propriétaire de ses moyens de production) est plus formelle que réelle : 91% de la population active est salariée dans la France des années 2000.
Et créer une entreprise n’est pas si aisée que cela dans notre société libérale. Il faut savoir que 50 % des jeunes entreprises disparaissent avant d’avoir atteint l’âge de cinq ans même si "ce taux de défaillance tombe à moins de 10 % quand le dirigeant est accompagné par une structure ad hoc" (source : CCIP).

La morale libérale ne tolère pas l’inégalité devant la loi disent les libéraux.
Pourtant, dans les régimes libéraux, on protège l’immunité parlementaire, le fait qu’il soit nécessaire de payer cher pour avoir un bon avocat, la grande difficulté qu’ont les juges à enquêter sur des personnes ayant une fonction économique ou politique importante, montrent le caractère théorique de ce principe libéral.

La conception libérale de l’individu : atomisme et utilitarisme.
Mais le cœur du fondement de la pensée libérale et dont sont encore tributaires certains "antilibéraux" n’est pas là. Il réside dans sa conception archaïque, métaphysique de l’individu.

L’individu est en fait une construction historique de nature idéologique, voire mythique.
Comme le dit M. Benassayag dans son livre , Le mythe de l’individu "l’individu est l’atome et le pivot d’un système social et économique... l’ atome fondateur du rapport capitaliste de production." (Ed. La Découverte/ Poche).

Cette conception libérale de l’individu a plusieurs caractéristiques :

  • elle suppose que l’individu préexiste à la société, est dissocié de celle-ci, doué de potentialités intrinsèques (d’où la croyance aux dons innés...) ; est une entité isolée, atomistique, qui certes peut inter-agir avec d’autres atomes, mais existe avec un intérieur (le monde intérieur) et un extérieur qui ne détermine pas sa nature propre.

  • L’individu recherche exclusivement, ou presque, son intérêt propre : il est fondamentalement égoïste ;

  • dans cette recherche, c’est le prédateur qui gagne, le faible est éliminé : c’est une vision totalement réductionniste de la théorie de la sélection des espèces de Darwin (reprise par les libéraux dès la fin du 19ème siècle). L’homme est alors un loup pour l’homme. Ce règne de la compétition donne naissance à la notion économique de concurrence.

  • L’individu agit rationnellement (rôle philosophique de la Raison cartésienne) et est un calculateur.

  • L’individu établit des contrats de différentes natures avec les autres pour éviter des agressions permanentes : c’est le règne de la peur qui soutend les rapports sociaux

  • l’État n’a donc d’utilité que pour empêcher des agressions et guerres permanentes entre individus et groupes : d’où son rôle exclusivement régalien pour les libéraux.

  • Pour reprendre la terminologie de J.Bidet, la contractualité inter-individuelle, base même du marché, devient dominante au détriment de la contractualité centrale (contrat entre individus et État), base de la solidarité collective, via, par exemple, les cotisations sociales ou l’impôt.

Les associations n’ont qu’une raison d’exister pour les libéraux : défendre les intérêts des individus. Le vivre ensemble n’a d’utilité que s’il défend l’intérêt individuel.

Tout cela nécessiterait développement, mais cela a été magistralement fait par Jacques Généreux, dans son excellent ouvrage : La dissociété (même si je considère qu’il connaît mal la conception marxiste contemporaine de l’individu, car à l’évidence cet auteur, pourtant érudi, ne connaît pas la 6ème thèse de Marx sur Feuerbach et les conséquences qu’en ont tiré Lucien Sève et Adam Schaff.

Comme l’explique bien Généreux, le libéralisme repose sur une conception non scientifique de la nature humaine : elle ignore toutes les découvertes faites par l’anthropologie , la sociologie, l’ethnologie depuis 150 ans et tronque d’une manière malhonnête la seule découverte qu’elle prend en considération : la théorie darwinienne de l’évolution.
Darwin, et plus tard, d’autres, a montré que la lutte de l’espèce humaine pour sa survie, compte tenu des énormes variations d’environnements, est fondée essentiellement sur la coopération et la solidarité et non sur des luttes intestines entre chefs où le plus fort élimine le plus faible.
Pour un exposé apocalyptique du "néodarwinisme social et comportemental" anglo-saxon, voir la contribution Bush-Darwin par Goran Tufegdzic.

Ce qui fait donc la force du libéralisme, c’est sa capacité à dissimuler ses fondements qui n’ont aucune validité scientifique.

Des pans entiers de notre droit libéral et institutionnel reposent sur des fondements qui ne tiennent aucunement compte de l’apport des sciences humaines de ces 150 dernières années. L’idéologie qui structure les neurones de nos techniciens libéraux haut de gamme de la finance ultra informatisée date de 3 siècles...

Le libéralisme a donc une vision utilitariste et instrumentale du monde. Le tecnicisme en est une variante.
Charles Taylor, dans son ouvrage Les sources du moi (p 617 et suivantes) explique qu’"à maintes reprises, d’une foule de façons différentes, on (Charles Taylor) a affirmé qu’une société instrumentale dans laquelle, par exemple, un point de vue utilitariste est inscrit dans les institutions qui traduisent un mode d’existence commercial, capitaliste, et finalement bureaucratique, tend à vider l’existence de sa richesse, de sa profondeur ou de son sens. l’accusation expérientielle prend diverses formes : il ne reste plus de place pour l’héroïsme, les vertus aristocratiques ou les objectifs supérieurs de la vie, ce pour quoi il vaudrait la peine de mourir"
Tocqueville s’exprimait parfois en ce sens, et son influence a éveillé les mêmes appréhensions chez Mill.

On a également affirmé qu’il ne reste rien de ce qui confère à la vie le sentiment profond et fort d’un but ; il y a une perte de passion. C’est ainsi que Kierkegaard considérait « l’époque actuelle » ; et « les derniers hommes » de Nietzsche constituent le cas extrême de cette décadence puisqu’ils n’aspirent plus qu’à « un misérable confort ». "

Le mot est lâché : confort. L’objectif ultime du libéralisme est la société d’abondance matérielle nécessitant ainsi de produire toujours plus pour consommer plus. Mais ce type de société s’accompagne d’une perte de sens génératrice du retour en force des sectes et de l’intégrisme religieux.
C’est la magie du marché régie par la concurrence libre et parfaite qui permettrait d’atteindre cet idéal du consommateur roi et repu. J.Généreux indique que les économistes Knigth en 1921, puis Arrow et Debreu, dans les années 1950, ont montré quelles devaient être les conditions requises pour que cette concurrence libre se réalise (La dissociété, p322). Le problème est que ces conditions ne se réalisent jamais complètement... !

Curieusement, l’objectif d’un marxisme rudimentaire est le même : société d’abondance où l’homme pourrait satisfaire tous ses besoins matériels nécessitant ainsi un développement "sans freins" des "forces productives" : même productivisme et consummérisme avec un tout autre moyen : une économie planifiée et régulée par un état en extinction...

Revenons à la conception libérale de l’individu. Pourquoi une telle conception ? J. Généreux, dans son ouvrage, oublie de le rappeler.
Cette vision guerrière et prédatrice de l’individu correspond tout simplement à la réalité de comportement des premiers capitalistes.

Revenons aux réalités historiques connues, rappelées par Mendel, dans l’ouvrage pré-cité : "L’apparition d’une classe autochtone de marchands au sein d’une économie foncièrement naturelle suppose une accumulation primitive de capital argent". Celle-ci provient de deux sources principales : la piraterie et le brigandage d’une part ; l’appropriation d’une partie du surproduit agricole ou même du produit nécessaire du paysan d’autre part". (Le capital marchand, p 125)
Il rappelle aussi que :
"De même que l’accumu1ation primitive du capital marchand, l’accumulation primitive du capital commercial s’est effectuée avant tout par voie de brigandage et de piraterie. Scott constate que vers 1550 une forte pénurie de capitaux régna en Angleterre. En quelques années. les entreprises de piraterie contre la flotte espagnole toutes organisées sous forme de sociétés par actions, modifièrent la situation. La première entreprise de piraterie de Drake. qui date des années 1577-1580, fût lancée avec un capital de 5000 livres auquel participa la reine Elisabeth. Elle rapporta environ 600 000 livres de profit dont la moitié pour la reine. Béard estime que les pirates ont introduit quelque 12 millions de livres en Angleterre durant le règne d’Elisabeth.
On connaît l’épouvantable barbarie des conquistadores espagnoles aux Amériques. En l’espace de cinquante ans, ils exterminèrent 15 millions d’Indiens s’il faut en croire Bartholoméo de Ias Casas, et 12 millions selon des critiques plus « conservateurs »", ( p133).

On comprend donc aisément quel est l’origine de cette conception libérale prédatrice de l’individu et du chacun pour soi qui est présenté 4 siècles plus tard, par nos néo-brigands, pardon, néo-libéraux comme une conception moderne... Mais les pirates des temps modernes ne s’emparent pas des bateaux chargés de leur or et de leurs trésors mais s’emparent du trésor public des sociétés nationales, en toute discrétion et... légalité : le peuple l’a voulu. En est-on si sûr ?

La solidarité. Pour le libéral, la solidarité, la sollicitude vis à vis de ses semblables, sont des vertus individuelles qui s’exercent directement ou au moyen de libres associations, "les sociétés de secours mutuels". "Pourquoi venir en aide directement à son prochain, lorsqu’on a déjà payé l’État pour le faire ? En pratique, l’État tue la compassion selon les libéraux. Mais cette fausse solidarité permet de faire mousser les hommes au pouvoir selon cette conception."
Voilà le type d’argument utilisé par le libéralisme. Il en résulte que l’impôt n’est pas conçu par les libéraux comme bon moyen de solidarité.

Or l’Histoire a montré les limites d’une telle conception individualiste de la solidarité héritière, finalement, de la charité chrétienne. Concernant les associations de charité publique, c’est leur l’insuffisance qui a conduit à la création des cotisations sociales et à utiliser la fiscalité pour la solidarité (maladie, chômage, services publics accessibles à tous), compte tenu de l’importance des budgets à dégager.
De même, les caisses de retraite financées par les cotisations sociales ont succédé aux sociétés de secours mutuels issues des confréries, des corporations et du compagnonnage nées à la veille de la Révolution Française, puis aux associations nées plus d’un siècle plus tard avec la loi de 1898, sur la mutualité.
Enfin, le recours aux fonds de pensions, avec ses faillites ruineuses et répétées au USA notamment ont montré aussi leurs limites.

Ce refus de concevoir la solidarité par le moyen d’un organe public central tient au fait suivant : le libéralisme organise, à l’image même du marché, la société au travers le prisme de la contractualité interindividuelle et non au travers celui de la contractualité centrale. Sous-jacente à l’opposition entre la solidarité inter-individuelle et la solidarité par l’impôt se profile deux affirmations de la liberté. La contractualité interindividuelle marchande, qui figure la liberté des « Modernes » (celle de Benjamin Constant), celle de la contractualité centrale organisationnelle, à laquelle on rapporte la liberté des « Anciens » (Rousseau).

Ainsi, sur cet exemple, on constate le lien entre une pratique économique du libéralisme : le moins-disant fiscal et l’idéologie individualiste sous-jacente.

La séparation des pouvoirs : La séparation des pouvoirs est un principe dégagé par John Locke dans son « second traité du Gouvernement Civil » (1690) .Elle est formalisé par Montesquieu dans son ouvrage "L’esprit des lois" (1748). Ces idées sont reprises dans la constitution française et américaine, notamment. L’article XVI de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, citée par le préambule de la Constitution d’octobre 1958 dispose que : « Toute Société dans laquelle la garantie des Droits n’est pas assurée, ni la séparation des Pouvoirs déterminée, n’a point de Constitution. » La Constitution américaine instituée en 1787 organise un régime présidentiel structuré selon une séparation stricte des trois pouvoirs qui est tempérée par l’existence de moyens de contrôle et d’actions réciproques conçus selon la doctrine des "checks and balances" (procédures de contrôles et de contrepoids).

Dans la réalité des faits, certains gouvernement de droite n’ont pas respecté ce principe. Par exemple, le texte de la constitution française de 1958 ne prévoit pas de séparation stricte des pouvoirs : le Gouvernement dispose de l’initiative législative ; l’Assemblée nationale peut renverser le Gouvernement ; le chef de l’État dispose du pouvoir de dissoudre cette chambre. Citons un extrait de texte de la Ligue des Droits de l’HommeLe PouvoirLe libéralisme. 1903) de Toulon "Concernant le pouvoir judiciaire, celui-ci est sous la tutelle de l’exécutif et du garde des sceaux : la nomination des procureurs généraux en Conseil des ministres ainsi que la présidence du Conseil supérieur de la magistrature (organe censé garantir l’indépendance de la justice) par le Président de la République restent problématiques et transforment l’autorité judiciaire en chasse gardée présidentielle. La loi du 9 mars 2004 (Perben II) allait instituer le Garde des Seaux comme chef hiérarchique des parquets, fait totalement inusité dans toutes les démocraties parlementaires. Le nouvel article 30 du Code de procédure pénale lui donne la plénitude des pouvoirs pour toute instruction générale et individuelle ... « Le ministre de la justice conduit la politique d’action publique déterminée par le gouvernement. Il veille à la cohérence de son application sur le territoire de la République. A cette fin, il adresse aux magistrats du ministère public des instructions générales d’action publique. Il peut dénoncer au procureur général les infractions à la loi pénale dont il a connaissance et lui enjoindre, par instructions écrites et versées au dossier de la procédure, d’engager ou de faire engager des poursuites ou de saisir la juridiction compétente de telles réquisitions écrites que le ministre juge opportune. » (Article 30 du Code de procédure pénale) .La politique pénale n’est plus que gouvernementale et non impulsée par la loi. Opposants politiques, syndicalistes, militants des droits de l’homme n’auront plus qu’à bien se tenir ... La répression pénale servira aussi à calmer leurs ardeurs revendicatives et le pouvoir en place ne va pas s’en priver comme en témoignent quelques faits récents " Mais, en réalité, cette subordination remonte loin. Bertrand De Jouvenel, dans son célèbre ouvrage (Ed. Livre de poche Pluriel p374) cite Faguet : "La subordination de la magistrature au gouvernement est l’une des conquêtes de la Révolution. En même temps qu’elle proclamait les Droits de l’Homme, elle en supprimait le dépositaire et elle en paralysait le défenseur." (Emile Faguet.

  B - Abordons maintenant le libéralisme économique.

B1 Quelques piliers Nous n’entrerons pas dans le détail ici des différentes écoles : il suffit encore de se reporter à wikipédia.

La description des principes de l’école néoclassique que nous détaillerons pas ici repose sur les idées suivantes :

· les agents sont rationnels, leurs préférences peuvent être identifiées et quantifiées, · les agents cherchent à maximiser leur utilité, tandis que les entreprises cherchent à maximiser leur profit, · les agents agissent chacun indépendamment, à partir de l’information dont ils disposent.

On constate que cette conception est étroitement liée aux présupposés philosophiques décrits ci-dessus : une conception utilitariste et atomistique de l’individu.

Liberté de la concurrence : en fait concentrations industrielles et financières aboutissant à la constitution de monopoles impose ses prix et ses standards de fabrication, concentration dans la presse mettant en cause le pluralisme (la "concurrence" des idées), hypermarchés détruisant le petit commerce,...

Saine compétition : en réalité subventions des états quand certaines entreprises sont non compétitives sur le marché mondial mettant ainsi en péril les capacités d’exportation des pays pauvres, compétition faussée par un libre-échange aveugle qui favorise le moins disant social, environnemental et fiscal, opacité de la circulation des flux financiers, utilisation des paradis fiscaux,...

Rôle de la raison, du calcul, de la prévision...D’un côté organisation optimisée et informatisée : rationalisation des processus, des coûts, etc mais de l’autre asservissement aux cours aléatoires de la bourse, à la subjectivité des comportements moutonniers et irrationnels sur les marchés financiers... : le rationnel délibérément détruit par l’aléatoire d’une économie de casino et de rentier. Patrick Artus, dans son ouvrage Le capitalisme est entrain de s’auto-détruire décrit bien cette situation où le court-termisme règne en maître aveugle.

B.2 Quand les médias découvrent un capitalisme qui serait anti-libéral....

Certains journalistes semblent découvrir aujourd’hui que les "principes de base" du libéralisme ne sont pas respectés par le "néocapitalisme" ! Par exemple, le magazine Marianne, qui se veut championne toutes catégories, de l’anti-sarkozisme et de l’anti-prédation économique titre dans son numéro du 24 au 30 mars 2007 : "comment le néocapitalisme antilibéral remet en cause tous les acquis de la civilisation humaniste (p16). Il existerait un néocapitalisme antilibéral ! Or Fernand Braudel, dans son ouvrage Grammaire des civilisations, écrivait déjà, en 1963 (1er tirage chez Belin ; titre original : le monde actuel, Histoire et civilisations) "Or, à partir d’un certain stade du développement capitaliste, toutes ces règles anciennes, enseignées, répétées à satiété, ont été démenties par les faits : les monopoles, les crypto-oligopoles, les oligopoles sont devenus au XX ème siècle la règle dominante pour de vastes secteurs, les plus progressifs d’ailleurs ; ils faussent la sacro-sainte concurrence ; l’Etat intervient (que l’on songe au New Deal et hors des Etats-Unis à tant de plans quinquennaux) ; enfin, les crises longues ont montré leur visage à partir de 1929 ; le chômage et l’inflation ont eu aussi la partie belle et s’annoncent, après tout, comme des phénomènes regrettables, assuré- ment, mais normaux de la vie économique et sociale " (p519Ed. Arthaud Flammarion). Et le colonialisme est-il le fait d’un capitalisme humaniste ? Mais ce genre d’interrogation "nouvelle" n’est pas propre à Marianne. Par exemple, à France Culture l’ouvrage Le libéralisme contre le capitalisme de Valérie Charolles (Fayard - 2006) est à l’ordre du jour.

Questions autour du capitalisme mondial

2.4 - L’idéologie libérale en action.

A - Un mode d’action complexe. Mais le mode d’action de l’idéologie libérale a ses particularités. Maurizio Lazzarato dans son article Biopolitique/Bioéconomie (9 pages), nous rappelle la démarche originale de Michel Foucault pour l’analyse du libéralisme. Voici un extrait :

"Le libéralisme comme gouvernement des dispositifs de pouvoir hétérogènes Foucault explique les modalités de fonctionnement de la rationalité gouvernementale de façon tout aussi originale. Elle ne fonctionne pas selon l’opposition de la régulation publique (État) et de la liberté de l’individu qui entreprend, mais selon une logique stratégique. Les dispositifs juridiques, économiques et sociaux ne sont pas contradictoires, mais hétérogènes. Hétérogénéité, pour Foucault, signifie tensions, frictions, incompatibilités mutuelles, ajustements réussis ou manqués entre ces différents dispositifs. Tantôt le gouvernement joue un dispositif contre l’autre, tantôt il s’appuie sur l’un, tantôt sur l’autre. Nous sommes confrontés à une espèce de pragmatisme qui a toujours comme mesure de ses stratégies le marché et la concurrence. La logique du libéralisme ne vise pas le dépassement, dans une totalité réconciliée, de différentes conceptions de la loi, de la liberté, du droit, du processus que les dispositifs juridiques, économiques et sociaux impliquent. La logique du libéralisme s’oppose, selon Foucault, à la logique dialectique. Cette dernière fait valoir des termes contradictoires dans un élément homogène qui promet leur résolution dans une réconciliation. La logique stratégique a pour fonction d’établir les connexions possibles entre des termes disparates, et qui restent disparates. Foucault décrit une politique de la multiplicité qui s’oppose aussi bien au primat de la politique revendiqué par Arendt et Schmitt, qu’au primat de l’économie de Marx. Au principe totalisant de l’économie ou du politique, Foucault substitue la prolifération de dispositifs qui constituent autant d’unités de consistance, de degrés d’unité chaque fois contingents. Aux sujets majoritaires (sujets de droits, classe ouvrière, etc.), il substitue les sujets « minoritaires », qui opèrent et constituent le réel par l’agencement et l’addition de bouts, de morceaux, de parties chaque fois singuliers. La « vérité » de ces parties ne se trouve dans le « tout » ni politique, ni économique. À travers le marché et la société se déploie l’art de gouverner, avec une capacité toujours plus fine d’intervention, d’intelligibilité, d’organisation de l’ensemble des rapport juridiques, économiques et sociaux, du point de vue de la logique de l’entreprise." (article publié initialement dans la revue Multitudes, n°22, automne 2005.)

C’est cette prolifération de dispositifs tant économiques, que juridiques, idéologiques, culturels,...qui, à la fois disloque et maille la société selon une stratégie d’asservissement, est difficile à combattre par les organisations traditionnels dont dispose le groupe des dominés.

B- Les moyens de l’action idéologique. De l’usage des médias... Nous n’insisterons pas sur cet aspect : les grands moyens d’information (radio, presse, TV), l’édition, les sociétés de productions audio-visuelles sont de plus en plus concentrés et sous le contrôle de groupes industriels et financiers puissants. Non seulement l’information de nature explicitement politique est encadrée étroitement par divers procédés (contraintes économiques imposées, formatage et sélection des étudiants journalistes dans les écoles de journalisme puis auto-censure "naturelle",...) et les moyens de diffusion dans les librairies, par exemple, sont filtrants ( il est très difficile de trouver des livres critiques, autres que des pamphlets superficiels à la mode, dans les étalages) mais aussi les productions ludiques, de distraction (dessins animés, jeux télévisés, jouets,...) sont imprégnés par un modèle culturel libéral. Le sociologue Jean Baudriard a bien analysé cette structuration libéral au niveau symbolique et de l’imaginaire. Usage de la contrainte économique : l’endettement, le chômage, la précarité engendrent une vulnérabilité psychologique rendant les gens plus dociles mais aussi permettant une plus grande soumission à la pression de conformité exigée par le système TNA (there is no alternative) décrit par Chomsky. Il en réulte que le coût psychologique de l’opposition au système et à l’idéologie libérale est de plus en plus élevé, d’autant que les solidarités collectives sont affaiblies. Utilisation des think tanks, d’instituts divers, de l’OCDE, pour élaborer les thématiques libérales du moment. Le MEDEF et l’UNICE, au niveau européen jouent un rôle essentiel.

C- Les thématiques du libéralisme véhiculées par les médias. Un certain nombre de thèmes sont diffusés en boucle à large échelle sur une durée importante : ils sont le plus souvent de caractère normatif : il faut alléger les "charges" sociales pour les entreprises, il faut réduire les effectifs des fonctionnaires, il faut "assouplir" le code du travail pour "libérer les énergies", il faut reculer l’âge de la retraite car on ne pourra plus les payer et l’on vit plus vieux.... Il est assez facile de répertorier ces dogmes libéraux qui servent à programmer les cerveaux : ils constituent un bio-logiciel de domination des esprits. Mais faire ce travail comporte un désagrément pour la personne qui se donne cette peine : lors de dialogues avec d’autres personnes, elle ressentira un sentiment de malaise si son interlocuteur restitue ce logiciel dont elle pourra alors prévoir le déroulement : elle aura l’impression d’avoir en face de soi un robot programmé et non un être vivant doué de conscience et de réflexion personnelle. L’aspect encore tragique de cette affaire, c’est que le robot humain défend les idées qui l’envoie à la casse. La mise ne forme de ce logiciel utilise textes, sons , images véhiculant de nombreuses ressources émotionnelles (et notamment la peur, le sentiment de culpabilité). Ce logiciel est l’un des moyen utilisés par la bourgeoisie pour permettre l’existence d’une servitude volontaire chez les dominés, mais ce n’est pas le seul. Il appartient aux forces antilibérales de démonter ce logiciel mais aussi de mettre en évidence les techniques de manipulation émotionnelle utilisées, car l’argumentation fondée sur les faits ou la logique ne suffit pas à le désengrammer du système neuronal.

2.5 On peut définir maintenant l’anti libéralisme. Etre antilibéral, c’est s’opposer au libéralisme défini ci-dessus, c’est à dire à une conception atomistique de l’individu considéré comme foncièrement égoïste et prédateur, à une conception de l’action humaine fondée sur l’intérêt, l’utilitarisme qui vise à tout instrumentaliser, c’est s’opposer à une conception purement individualiste de la liberté qui néglige la liberté collective, c’est affirmer une conception sociale de la nature humaine qui tienne compte des apports des sciences humaines contemporaines, l’anthropologie notamment , c’est affirmer une conception de la solidarité fondée sur la coopération, le lien social désintéressé. Pour un antilibéral, l’individu est une construction sociale et historique. Cette conception non libérale de l’individu n’est pas une nouveauté. Lucien Sève, dans son livre Qu’est-ce que la personne humaine ? (Ed. La dispute) rappelle : "Lorsque ; dans sa 6e thèse sur Feuerbach, Marx fait en peu de mots la critique radicale du concept naturalisant de l’essence humaine chez Feuerbach en lui opposant que cette essence " n’est pas une abstraction inhérente à l’individu pris à part. Dans sa réalité, c’est l’ensemble des rapports sociaux », il ne pose pas simplement l’objectivité déterminante de ces rapports sociaux compris comme des choses, ainsi que le fera plus tard un Durkheim ; il pose du même mouvement que cet ensemble objectif n’est rien d’autre que l’humanitas subjective même des hommes objectivée - outillages, langages, rapports familiaux, économiques et politiques, etc., et aussi, justement, ordre de la personne -par l’appropriation biographique de quoi chaque individu s’hominise en son tréfonds. Il n’y a donc pas l’être humain d’un côté et la chose sociale de l’autre : des deux côtés nous avons l’humanité, sous sa forme individuelle et sous sa forme collective, ce qui change tout" (p56-57) Une telle affirmation, qui était révolutionnaire dans les années 1850 est maintenant une banalité à la lumière des sciences humaines et neurosciences contemporaines. Mais c’est loin d’être encore une évidence pour de nombreux penseurs libéraux qui, comme plus de la moitié de la population française, pense que c’est le soleil qui tourne autour de la terre et non l’inverse ! Etre antilibéral, c’est aussi refuser les dogmes économiques du libéralisme décrits ci-dessus qui conduisent à penser que l’entreprise et le consommateur sont l’alpha et l’oméga de nos société subordonnée alors au marché. Il ne s’agit pas seulement de dénoncer les formes actuelles du libre-échangisme aveugle, de la "dictature des marchés", la financiarisation de l’économie, le productivisme et de pointer du doigt son cortège de désastres, mais aussi de dénoncer le caractère non naturel, non scientifique des théories libérales et de démonter les logiciels d’asservissement idéologique qui fonctionnent jour et nuit dans la médiasphère. Cela implique aussi une déconstruction des mécanismes de domination. Bref, être anti-libéral, ce n’est pas seulement dénoncer les fantastiques profits des patrons du CAC 40 alors que des dizaines de milliers de personnes sont sans abris. (on pourrait considérer que cela réulterait d’un "mauvais fonctionnement" du capitalisme), c’est comprendre et faire les raisons structurelles et fonctionnelles de cette situation. En résumé, l’anti-libéralisme s’oppose aux à l’idéologie légitimant le capitalisme. Cela implique donc l’anti-capitalisme comme défini ci-dessus (et évidemment pas la défense d’une société productiviste).

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