Anticapitalisme et antilibéralisme [ Première partie ]

Publié le par EMINEM cgtmci@free.fr

par Hervé lundi 24 septembre 2007

Avertissement : ce texte est long. Il ne traite pas de l’événementiel, d’élections, de stratégies du moment. Il s’inscrit dans un travail long, au-delà de l’urgence et traite des fondement même des idéologies et de l’action des protagonistes de ce site, et plus généralement des acteurs politiques qui se considèrent comme anti-capitalistes ou (et) anti-libéraux.
Si, seule l’action immédiate vous intéresse, alors ne lisez surtout pas cette contribution.
Si vous êtes exténué(e) par une longue journée de labeur et que vos méninges sont plombées, alors passez ce texte.

L’objet de cette contribution est de cerner le sens et de distinguer les notions de libéralisme et de capitalisme et donc de différentier anti-libéralisme et anti-capitalisme.

Cette clarification est importante car :
  ces termes sont actuellement l’objet de confusion de sens aboutissant à des définitions contradictoires ou à des affirmations imprécise, floues, prêtant à de multiples interprétations, comme j’ai pu le constater en consultant de nombreux articles relatifs à ce sujet.
  ces mots sont l’objet de brouillage délibéré de sens, notamment par l’extrême droite
  elle permet de poser clairement le problème de l’identité politique de l’anti-libéralisme et de l’anti-capitalisme ; du positionnement politique d’un groupe dominé par rapport au groupe dominant.
  Elle permet d’établir des bases claires pour définir des "fondamentaux", des "repères" pour cette mouvance composite appelée ensemble des collectifs anti-libéraux.

Examinons, à l’aide d’un exemple du moment la nécessité de creuser profond le sens des mots :
Jennar a écrit (15/06/07) "Un projet politique fondateur s’appuie sur des valeurs fondamentales qu’on partage ou qu’on rejette, mais qui ne peuvent souffrir de compromis. Pour nous, ces valeurs s’inscrivent dans une vision du monde que résume parfaitement la triple exigence de liberté, d’égalité et de fraternité. Ces valeurs impliquent un refus de l’exploitation des humains par d’autres humains. Ces valeurs intègrent totalement le rapport de l’être humain avec son environnement. Mais énoncer des valeurs est sans effet si, en même temps, on ne formule pas les réponses aux questions que pose aujourd’hui le respect de ces valeurs..."

Ce n’est pas si simple : avant même d’affirmer qu’une "valeur" ne puisse souffrir de compromis, encore faut-il donner un sens précis, identifiable philosophiquement et économiquement à cette "valeur". Ainsi des chrétiens, des marxistes, des libéraux héritiers de Voltaire ou Diderot peuvent souscrire tous à ces valeurs de liberté, égalité, fraternité. Mais gros problème : ceux-ci n’accordent pas le même sens à ces mots, (même si, sur certains aspects, ils peuvent se retrouver) et surtout, leur conception de l’individu au sein de la société diffère.

De même pour l’idée d’exploitation : par exemple, la notion d’exploitation développée par Marx nécessite un appareillage conceptuel important et ne recouvre pas le sens intuitif qu’un chrétien peut accorder à ce mot, par exemple.

Prétendre vouloir rassembler des gens sur un même corpus de mots-valeurs qui n’ont pas la même signification pour chacun, c’est construire un château de sable qui sera emporté par la première marée, c’est se fixer des bornes en sucre qui fonderont à la première pluie !
Mais il est en effet légitime de se poser la question du respect des valeurs que l’on se fixe. Et alors une question centrale à se poser est la suivante : pourquoi certaines "valeurs" ou principes affirmés ne sont pas respectés et assiste-t-on à un renversement (quasi hégélien) de ces principes au niveau des réalités sociales et politiques ?
Cette contribution n’est donc pas un exercice de scolastique, de casuistique : elle cherche à donner des outils pour une clarification conceptuelle de l’anti-libéralisme que semble partager différents courants de la mouvance dite antilibérale : altermondialiste, libertaire, communiste (avec ses multiples partis et factions), situationniste, biopolitique, décroissante, écologiste ou autre.

Il n’est pas possible de penser ensemble, de construire un projet en commun si l’on n’accorde pas le même sens à des principes philosophiques ou économiques considérés comme fondamentaux ou très importants.

D’ailleurs, pour terminer cette introduction, l’une des entreprises de la bourgeoisie dominante et de ses agents d’exécution médiatique pour combattre les antilibéraux est justement le brouillage, la récupération de certains mots en inversant leur sens (exemple : la pensée unique, réactionnaire) et ce pour une double raison :
  empêcher les gens de penser ensemble, de freiner les débats, de créer des divisions par confusion
  récupérer des fractions de l’électorat par brouillage des repères sémantiques et identitaires dans les discours politiques.

Il ne s’agit pas ici d’exposer en détails la nature du capitalisme et du libéralisme mais de rappeler les principes fondamentaux et de faire quelques observations sur deux idées qui me paraissent fausses : le capitalisme aurait changé de nature ; la notion de classes serait dépassée.

J’adopterai la méthode de JM Harribey qui me semble la plus claire pour distinguer capitalisme et libéralisme.

1 - Capitalisme et libéralisme.

1.1 - Qu’est-ce que le capitalisme ?

Le capitalisme est un système économique fondé sur la propriété privée des moyens de production et d’échange et non seulement du capital, comme on peut lire dans certains manuels d’économie de lycée. La propriété privée des moyens d’information et de communication dans la société contemporaine revêt une importance particulière.
Mais en rester là, comme le fait, par exemple Michel Onfray dans l’une de ces émissions - conférences de l’été 2007 (l’anti marxisme anarchiste) - c’est oublier une autre donnée essentielle : les propriétaires des moyens de production achètent la force de travail (et non le travail) des salariés en exploitant celle-ci, c’est à dire en la faisant travailler plus que le temps nécessaire à sa reproduction. L’achat de la force de travail se réalise par le versement d’un salaire et par un surtravail non payé qui est à l’origine du profit et de ses différentes formes de réalisation financières : intérêt, rente...

Ainsi, un artisan indépendant, qui travaille à son compte, seul, propriétaire de ses moyens de production n’exploite pas la force de travail d’autrui, ce qui n’est pas le cas si un artisan emploie plusieurs salariés.

Nombreux économistes définissent le capitalisme comme le système de l’économie (sociale ou non) de marché. Il s’agit là d’une réduction qui tend à identifier marché et capitalisme, alors que le capitalisme constitue une forme particulière possible d’économie de marché par transformation de l’argent en capital et transformation de la force de travail libre de s’échanger à sa juste valeur en force salariale exploitée.

Pour plus de détails, voir l’ouvrage Théorie générale de J.Bidet PUF §233 et 821.

1.2 - Le capitalisme aurait-il changé de nature ?

Ce capitalisme historiquement d’abord marchand, devient aussi industriel et financier.
Le fait que le capitalisme dit "managérial" cède la place, dans les années 80, au capitalisme "actionnarial" s’accompagnant d’une financiarisation de l’économie et d’une dispersion de la propriété notamment sur les fonds de pension, s’accompagnant de la complexification des marchés financiers, ne change rien sur le fond : en témoigne l’avidité de privatisation des moyens de production à tout crin de ces 25 dernières années pour enrichir toujours plus la même classe de propriétaires.
Ce soit-disant capitalisme sans visage s’accompagne d’une concentration accrue du patrimoine total (10% des ménages possèdent au moins la moitié du patrimoine de la France) : les yatchs, voitures et hôtels de luxe sont toujours plus nombreux pour enrichir concrètement ces gens au visage souriant, détendu et bronzé par un soleil souvent présent...

Que l’on distingue 2 capitalismes (rhénan et anglo-saxon) comme le fait Michel Aubert dans son célèbre ouvrage Capitalisme contre capitalisme ou même 5 comme Bruno Amable Les cinq capitalismes : Diversité des systèmes économiques et sociaux dans la mondialisation , en tenant compte ainsi des différents modes de gestion du capital, de rapports à l’État, des traditions culturelles des pays, est certes très intéressant, mais le capitalisme reste le capitalisme où s’affrontent, que l’on le reconnaisse ou pas, deux groupes sociaux appelés, au grand regret des intellectuels aux oreilles sensibles, classes.

Par ailleurs, certains économistes considèrent que l’avènement du capitalisme dit informationel (lié à l’utilisation massif de l’informatique et des réseaux de communication), ou encore du capitalisme dit cognitif (importance croissante de l’économie de la connaissance) constitueraient des ruptures qualitatives dans la nature du capitalisme.
Ceci est illusoire : cela fait bien longtemps que le capitalisme produit des biens immatériels marchands, que le travail des scientifiques - chercheurs, techniciens et ingénieurs - fait partie intégrante des processus de production capitaliste.
JM Harribey, dans son texte éclairant : Appropriation de l’intelligence par le capitalisme ou sortie de crise avortée du capitalisme contemporain montre bien comment le capitalisme reste fidèle à lui-même malgré les avancées récentes de la technologie de l’information notamment. Les modes de calcul habituels de l’économie marxiste contemporaine s’appliquent sans problème.

1.3 - La notion de 2 classes sociales antagoniques serait-elle obsolète ?

Bien sûr , la référence ci-dessus, à deux classes antagoniques, est un peu schématique et suffit à satisfaire bon nombre de militants d’extrême gauche.

Néanmoins, la réalité est un peu plus complexe : le groupe dominant est constitué, selon J.Bidet, de 2 pôles indissociables mais distincts : l’un qui s’occupe du savoir, de l’organisation, de la compétence, l’autre qui s’occupe du marché, de la propriété (mais ces 2 pôles peuvent coexister chez le même acteur). Marx, à la fin du tome 3 du Capital distingue 3 sous-groupes capitalistes : les propriétaires des moyens de production, vivant de profits d’entreprise, les propriétaires du capital vivant de dividendes, les propriétaires fonciers vivant de rentes foncières. Il est intéressant de constater que son manuscrit, sur cette question de classes, reste inachevé.

Du point de vue idéologique ce groupe dominant n’est pas non plus complètement homogène (importance accordée à l’État, à la nation, etc) comme en témoigne l’Histoire des droites en France de René Rémond.

Par ailleurs, ce que peu de marxistes contemporains ont analysé, est le fait historique suivant : la structure capitaliste n’est pas monolithique, uniforme : elle est asynchrone. En effet, coexistent à une époque donnée plusieurs types de modes de production, c’est à dire de propriétaires et de travailleurs, certaines formes anciennes coexistant avec des formes nouvelles. C’est Robert Fossaert qui a formalisé le mieux, dans son colossal ouvrage La société (6 tomes épuisés mais en ligne grâce à l’université du Québec) cette complexité.

Il n’est pas nécessaire de suivre Fossaert dans sa description de ses 15 modes de production et 17 types de formation économique du néolithique à nos jours sur la planète pour constater encore aujourd’hui ce fait : coexistent des modes de production artisanal, coopératif, étatique et capitaliste monopoliste, sachant, évidemment, que le dernier cité domine les autres. Coexistent dans la même société des travailleurs dont les moyens de travail ou même les rapports au propriétaire existaient il y a un siècle et d’autres dont les rapports au propriétaire et dont les outils de travail sont récents.
Cette hétérogénéité structurelle n’est pas sans conséquences idéologiques et politiques. Il suffit de penser, par exemple, à la vassalisation des petits entreprises par les grosses firmes multinationales.
Il existe une sorte d’inertie des formes économiques dans le développement des sociétés. Ce développement n’est pas linéaire.
Il en est de même des représentations idéologiques. Nous verrons plus loin que les représentations idéologiques fondamentale des néo-libéraux n’ont pas évolué depuis 3 siècles.

Le groupe dominé est divisé économiquement en 3 sous-groupes : salariés du privé, salariés du public, travailleurs indépendants. Idéologiquement, ce groupe est divisé, grosso-modo en 4 sous-groupes (je ne reviens pas la-dessus voir mon article sur ce site : Un nouveau type d’organisation politique pour pouvoir changer le monde.

Certains sociologues ont voulu introduire la notion de strates, de stratification mais cette approche s’est révélée peu opérationnelle conceptuellement compte tenu du caractère finalement arbitraire des critères de stratification.
Une autre approche, constatant que l’esprit classiste (conscience de classe chez les marxistes) disparaissait et que les luttes sociales ne se faisaient plus essentiellement dans la production mais dans "la société civile", sur des thèmes sociétaux, conduisant parfois à la formation de communautés, à la formation d’une société mosaïque ou moléculaire, consiste à remplacer le concept de classe par celui de multitude (Toni Négri).
Sans nier l’intérêt sociologique de cette approche, elle tend à effacer un fait essentiel : au-delà des problèmes sociétaux spécifiques, au-delà de la diversité des statuts professionnels, cette "multitude" appartient au groupe dominé par la bourgeoisie et partage une communauté de destin : celui d’être exploitée, même si cette exploitation prend des formes diverses.

Le capitalisme, encore aujourd’hui donc, n’est pas compréhensible en profondeur, sans admettre et reconnaître cette réalité : il implique schématiquement deux classes sociales qui, avec des modalités et intensités variables, entrent en conflit, et ce, malgré les techniques sophistiquées d’aliénation mises en œuvre au sein des entreprises, bien décrites par le psychiatre C. Dejours, ou par manipulation de l’imaginaire au sein de la société au moyen des médias.

Les études sociologiques contemporaines ont néanmoins un intérêt majeur : corriger cette vision simpliste de bande dessinée d’un affrontement classe contre classe à la manière de deux cavaliers bardés de lance, armure et bouclier se télescopant en un choc frontal. La très fameuse "lutte de classes" peut en effet prendre des formes plus variées et complexes qu’il y a un siècle et même 50 ans, ce qui n’est pas sans décontenancer les partis et syndicats de gauche traditionnels.

Pour une étude contemporaine approfondie du système capitaliste, on peut se référer au livre de Jacques Bidet :Explication et reconstruction du capital (PUF) et celui de Gérard Duménil Economie marxiste du capitalisme (La Découverte col. Repères) et, dans cette même collection, l’ouvrage de Dominique Pihon Le nouveau capitalisme.

1.4 - On peut donc maintenant définir l’anticapitalisme.

Etre anticapitaliste, c’est donc refuser, remettre en cause ce système économique essentiellement fondé sur la propriété privée des moyens de production et l’exploitation de la force de travail manuelle et intellectuelle.
Cette remise en cause est non seulement fondée sur l’idée ou le constat que le fonctionnement du capitalisme se nourrit de l’exploitation, de guerres, de précarité, de calamités sociales, de gaspillages, de dégâts et de pillage de l’environnement mais que la finalité du capital n’est pas dans ce système la satisfaction des besoins humains mais le profit, adoptant ainsi l’analyse de Marx à l’occasion de l’étude de la surproduction :

"La fin du capital étant la production de profit et non la satisfaction des besoins, le capital n’atteignant ce but que par des méthodes qui adaptent la masse de sa production à l’échelle de production et non inversement, il doit nécessairement y avoir sans cesse discordance entre les dimensions restreintes consommation sur la base capitaliste et une production qui sans ces franchit cette barrière qui lui est immanente."
(Le Capital, Tome3, p250 Ed. sociales)

Certes, chaque marchandise possède une "valeur d’usage" satisfaisant certains besoins, mais celle-ci ne constitue pas la finalité du système. C’est la "valeur d’échange" qui est primordiale.
Il ne s’agit donc pas seulement de remettre en question les conséquences désastreuses de son fonctionnement mais de s’attaquer aux causes, donc aux fondements du système lui-même.
Cela implique donc que les moyens de production et le Capital, les sols générateurs de production ou de rentes foncières, deviennent propriété publique collective et que la force de travail ne soit plus objet d’exploitation.

Cela implique alors les séries de questions suivantes :

  1 - Quelle doit être la forme de cette propriété publique : étatique ? régionale ? communale ? mutualiste ? Toutes ces formes, distribuées selon les secteurs ?
  2 - Quelle est l’ampleur de cette appropriation collective ? Tous les moyens de production ? Les plus importants pour le contrôle de l’économie : dans ce cas, lesquels ?
Cette question ne se réduit d’ailleurs pas aux moyens de production mais concerne aussi à celui des ressources naturelles, pas forcément moyens de production : faut-il socialiser toutes les rivières, lacs, étangs, côtes, forêts, et tous les sols ?
  3 - Cette socialisation doit se faire massivement et brutalement ou graduellement ?
  4 - Selon quelle procédure politique doit s’effectuer cette socialisation ? C’est le fameux problème de la "transition", mais transition vers quoi ?

L’Histoire a déjà, en partie, répondu à ces questions. Il est clair que les voies suivies par les pays dits "communistes" de l’époque contemporaine ne sont pas à suivre et les libéraux voudraient faire croire que toutes les réponses à ces questions ont été données et ont échoué, et, en conséquence, que la question de la propriété des moyens de production est un faux problème. Ce qui paraît être maintenant établi, c’est que cette transition doit être de nature démocratique et s’appuyer sur une large majorité du peuple suffisamment informé et convaincu de la validité des mesures économiques et politiques à prendre pour un tel changement de société.

Indiquons au passage que le mouvement anarchiste est divisé sur cette question de la propriété collective.
"Sur cette question des modèles d’organisation économique, le mouvement anarchiste s’est trouvé divisé. Schématiquement, trois modèles sont possibles :

  • 1. propriété privée des moyens de production et des biens de consommation ;

  • 2. propriété collective des moyens de production et propriété privée des biens de consommation ;

  • 3. propriété collective des moyens de production et des biens de consommation. Chacun de ces modèles a trouvé des adeptes dans le mouvement anarchiste, donnant naissance aux courants de l’individualisme, du collectivisme et du communisme anarchiste..."
    Pour plus de détails sur ces courants, on peut se reporter à : la revue Réfraction n° 7.

L’expérience a montré et montre que non seulement le mode de propriété publique est important à considérer, en ne perdant pas de vue que notamment, l’étatisme pouvait conduire au totalitarisme, mais que le mode d’organisation du travail et du contrôle des moyens de production étaient fondamentaux.

Herbert Marcuse écrivait en 1968, dans son ouvrage Le marxisme soviétique (Idées Galllimard) "Nous avons soulignés qu’aussi longtemps que le contrôle des moyens de production n’était pas aux mains des producteurs immédiats, c’est à dire qu’aussi longtemps qu’il n’y a pas de contrôle et d’initiative d’en bas, la nationalisation n’est que l’instrument d’une domination plus efficace..." (p122, Bertrand de Jouvenel, dans son livre Le Pouvoir, analyse cela comme, en effet, une simple métamorphose du Pouvoir, qui devient au cours des siècles, à la fois toujours plus concentré et toujours plus étendu.

L’anticapitalisme n’implique aucunement l’adoption d’un modèle de société du type soviétique, chinois, cubain... Une appropriation collective des moyens de production est pensable, sans vouloir adopter ces modèles ou plutôt contre-modèles.
Ces systèmes sont nées d’une vision simpliste des systèmes de domination, d’une vision verticale et autoritaire du Politique : Selon cette vision, seul Le Parti Révolutionnaire d’Avant-Garde est porteur des intérêts des opprimés, le seul capable d’organiser les Luttes et de mener à la Victoire et plus tard, seul l’État prolétarien ou censé représenté le peuple, émanation du Parti, définira d’en haut ce qui est bon ou pas bon pour le Peuple, seul l’État et ses commissaires conduira l’économie pour le bien de tous, moyennant une planification totale de l’économie remplaçant ainsi l’économie de marché de type capitaliste.
On sait à quels systèmes a conduit cette manière de voir qui se sont d’ailleurs établis, ne l’oublions pas tout de même, dans des contextes de guerre et d’isolement économique...

On sera toujours étonné de l’extraordinaire puissance et finesse d’analyse de Marx sur les phénomènes économiques et en même temps de son simplisme inouï pour analyser les rapports de pouvoir et de domination psychologiques, sociologiques et politiques. Certes, les sciences humaines commençaient alors tout juste à naître, mais il n’en reste pas moins vrai que pour lui, les représentations mentales des hommes n’étaient pas au cœur du matériel mais ne faisaient que planer dans le ciel de la superstructure idéologique. Même si son ouvrage L’idéologie allemande et sa Théorie du fétichisme de la marchandise restent des contributions importantes à l’étude des idéologies, l’approche marxiste classique reste trop économiste et productiviste : "la libération de forces productives" est d’ailleurs considérée, à coup sûr, comme un progrès humain. Les tenants de la Décroissance sont en désaccord avec cette idée mécanique : l’Histoire leur donne raison.

Donc l’anticapitalisme ne se réduit pas seulement à une remise en cause du système de production - ce qui serait une vision productiviste de la société - mais est aussi une remise en cause des formes de domination politiques, idéologiques et culturelles liées à ce système et notamment une remise en cause du libéralisme (abordé plus loin). L’étude des formes et des mécanismes de domination devrait donc être fondamentale pour qui se dit anti capitaliste.

1.5 - Alors quel anticapitalisme aujourd’hui ?

Notre pays a une chance extraordinaire : elle hérite d’une diversité de courants politiques qui ont certes chacun leur limite, leurs points aveugles, mais qui apportent leurs éclairages pertinents sur des aspects de la vie économique, politique, sociale et culturelle.
Le mouvement libertaire ou anarchiste a été assez loin dans l’étude des systèmes de domination, il nous met en garde contre une toute puissance de l’État, la toute puissance des organisations verticales ; il développe avec juste raison des modes d’organisation en réseau horizontaux. Défauts possibles : trop d’importance à l"égo, aux passions ; individualisme ; inorganisation ; spontanéisme pouvant être fatal.
Pour illustrer combien la pensée libertaire est active on peut se reporter à libertaire.free.

Le mouvement marxiste est le seul qui apporte un éclairage structuré, très élaboré du fonctionnement économique du capitalisme et notamment de l’exploitation de la force de travail. La pensée marxiste ne s’arrête pas avec Marx ou Lénine, ou Trotski.
Un nombre non négligeable d’universitaires marxistes et marxiens publient des ouvrages qui enrichissent, actualisent, critiquent les insuffisances de la pensée de Marx : Bidet, Duménil, Sève, Godelier, Fossaert, et l’illustre oublié : Henri Lefèvre, en sont des exemples français récents..... Mais ceux-ci, malgré leur travail de réflexion, souvent colossal, sont non seulement ignorés des médias (ce qui est bon signe) mais négligés et probablement non lus par des universitaires plus connus et très intéressants tels que : Généreux, Onfray... Cela éviteraient à ces derniers d’avoir une vision très dépassée de la pensée marxiste qui semble s’arrêter pour eux au 19ème siècle (ce qui ne retire rien à la qualité de leurs analyses dans les domaines qu’ils connaissent bien). Mais c’est aussi le cas de nombreux militants de partis (PCF, LCR...) qui ignorent aussi les publications de ces auteurs.
On peut se référer au site : Actuel Marx pour se rendre compte que la pensée marxiste est loin d’être morte, moribonde ou figée.

Ceci peut paraître évidemment incroyable pour de nombreux journalistes qui confondent le marxisme avec le stalinisme ou le maoïsme du fait que ces systèmes totalitaires ont utilisé certaines idées marxistes (collectivisation notamment).Mais ces derniers ne réduisent pas, avec raison, les principes contenus dans la constitution américaine avec le génocide des amérindiens, l’oppression raciste des noirs qui ont marqué l’histoire des États Unis, les principes de la constitution de 1946 de la France et les exactions du colonialisme...
Pour ce qui est du mouvement trotskiste, il a toujours averti le mouvement ouvrier puis plus largement salarié de deux difficultés ou dangers : le bureaucratisme étatique et le fait que l’instauration du socialisme dans un seul pays était difficile sinon impossible, d’où son importance accordée aux solidarités internationales.

Défaut possible de la mouvance marxiste : économisme, surestimation de la raison, dérives autoritaires, scientisme, analyse simpliste des mécanismes de domination, clanisme sectaire conduisant à une fragmentation suicidaire ou à un autisme dû à l’emprisonnement de la pensée critique par le mur des "certitudes". La non reconnaissance par le PCF des crimes staliniens révélés par le rapport Kroutchev de 1956, à cette époque, constitue sans doute un record mondial dans le genre : cet hermétisme a sonné le commencement du déclin historique du PCF.

Le mouvement situationniste a le mérite d’intégrer les arts, et plus largement, l’imaginaire dans le champ politique. La société du spectacle est analysée et critiquée (Guy Debord. Le situationnisme développe une conception de la vie démocratique fondée sur des groupes autogérés, des conseils. L’individu doit être penser en situation et non abstraitement.

Le mouvement altermondialiste : il pense les rapports économiques et sociaux au niveau planétaire et intègre, dans ses analyses, d’une manière systémique, différentes approches : financière, écologiques, sociales... Il permet un certain décloisonnement culturel et idéologique en faisant travailler ensemble des gens issus d’organisations diverses. Il contribue à la formation économique et politique des citoyens. Il ne réduit pas l’exploitation au monde de la production mais étend le champ de celle-ci à la société toute entière.
Défaut possible : pas de projet politique cohérent et unitaire ; surestimation de l’impact de son action sur les détenteurs de pouvoir ; découragement trop rapide des militants perfectionistes face à quelques difficultés internes.
Le site d’Attac France et les sites locaux sont aussi de véritables mines d’informations.

Le mouvement écologiste : il a fait prendre conscience des contraintes environnementales, des interactions complexes Homme-Nature.
Défaut majeur : la fragmentation du mouvement possible : technicisation des problèmes au détriment du politique.
Un annuaire de sites écologistes répertorie les sites de cette mouvance trop fragmentée.

Le mouvement pour la décroissance : il critique légitimement nos modes de consommation et de vie (gaspillages...). Il fait le lien entre choix de production et consommation ; critique de la publicité et du conditionnement des consommateurs ; conscience aigue du caractère fini des ressources utilisables...
Défaut possible : pas d’analyse suffisante des responsabilités économiques et politiques par isolement des problèmes sur un plan technique ou sociologique.
Décroissance info est donc riche d’enseignements.

Mouvance républicaine de gauche : elle souligne l’importance des rapports juridiques et institutionnels. Elle développe la réflexion sur la démocratie, la république, la nation, la laïcité ; rappelle l’importance du programme du CNR trop méconnu.
Défaut possible : analyses économiques trop superficielles.
On peut se reporter au site de MARS

Courant de pensée de la biopolitique et de l’héritage de Michel Foucault : il apporte une réflexion originale sur la nature du libéralisme et sur les mécanismes complexes de domination, la diversité des pouvoirs.
Défaut possible : peut perdre de vue l’importance déterminante des pouvoirs politiques centraux et de la puissance économique par une trop grande subjectivation des rapports sociaux.
Des textes de Foucault sont accessibles en ligne .

Mais d’autres courants de pensée alternative existent, comme par exemple :
Le courant de l’économie distributive ; voir la Grande Relève fondé par Jacques Duboin en 1930 qui propose une alternative, une double distribution : celles des tâches et des richesses produites qui doit résulter du débat politique, démocratiquement mené, par l’intermédiaire de ce qu’il appelle le contrat civique . Cette double distribution pourra se faire en partant du principe que tout individu a le droit de recevoir, de sa naissance à sa mort, des revenus suffisants pour vivre décemment, pourvu qu’il s’acquitte, pendant une partie de son temps, d’un devoir de participation. l’ensemble étant géré par l’intermédiaire d’une monnaie de consommation, gagée sur les richesses offertes.

Le socialisme méthodologique de J. Généreux, conciliant "l’être pour soi" et "l’être avec les autres", l’individu étant par nature d’essence social, un produit de la société est aussi un apport intéressant.
Parmi tous les livres cités dans cette contribution, je place son ouvrage : La dissociété au premier rang par la profondeur de sa critique du libéralisme.
Son blog consacré à cet ouvrage me semble bienvenu.

Et on pourrait citer bien d’autres choses, plus expérimentales comme l’apport des SEL, les SCOP,les démocraties locales, les médias libres...

Il nous paraît tout à fait possible de retenir de ces courants de pensée ce qui est positif et de rejeter ce qui a été condamné par l’expérience de l’Histoire.
Une synthèse est possible, mais certainement pas dans l’urgence utilitariste d’une bataille électorale ou dans l’optique de vouloir, à terme, torpiller telle ou telle organisation. Une telle démarche nécessite de se débarasser de tout esprit de clan.

Il ne faut évidemment pas compter sur les directions des organisations constituées pour faire une telle synthèse car chaque organisation considère qu’elle détient à elle seule toutes les solutions des problèmes ou que les masses en mouvement trouveront la Bonne Voie, spontanément (révélation...) ou grâce à la Lumière de l’Avant-garde.
En outre, leurs préoccupations majeures sont l’élargissement de leurs partis, leur impact électoral, leur capacité à "mobiliser les masses dans l’action" (activisme fondé sur des phrases courtes), de battre machin aux prochaines élections, et certainement pas de réfléchir en profondeur sur les fondements des philosophies politiques qui ont structuré notre société et leur propre mental.
Ils comprendraient alors d’où vient leur impuissance à transformer le monde et les causes profondes de leurs divisions, l’échec des expériences dites socialistes ou communistes.

Ceci ne signifie pas que des militants de partis de gauche ne puissent participer à une telle élaboration, mais ceux-ci ne peuvent prétendre à de prérogatives particulières telle, par exemple, la représentation de leur propre parti.
Cette synthèse possible, qui n’a rien à voir avec une synthèse électoraliste de "motions de congrès" avec "vote des militants" (type congrès du Mans), ne peut être que le résultat d’un travail intellectuel collectif de longue haleine, réunissant des universitaires et chercheurs de différentes disciplines, de militants d’associations, syndicats divers, des rapports d’étude parlementaires sérieux dont l’objectif n’est pas de défendre les intérêts de la classe capitaliste.

Rien à voir non plus avec un catalogue-mosaïque de "mesures d’urgence" (qui récoltera 1 à 5¨% des voix...). Bourdieu avait parfaitement compris cette nécessité du travail intellectuel interdisciplinaire. D’ailleurs, comme l’indique l’économiste Robert Boyer "Pour analyser l’interaction entre les forces du capitalisme et les institutions politiques, une théorie ne peut être seulement économique, mais doit être pluridisciplinaire." (Alternative économique hors série : 500 ans de capitalisme, 1997).

Gramsci a expliqué, depuis maintenant longtemps, que la classe exploitée n’arrivera jamais seule à se libérer : il est nécessaire que se constitue un mouvement intellectuel organique décryptant les mécanismes de domination, d’asservissement, et ce, sans tomber pour autant dans "l’avant-gardisme", maladie infantile des partis communistes contemporains.
Cela demanderait organisation, coordination, financement pour pouvoir permettre ce travail interdisciplinaire, comme l’indiquait Bourdieu.
Il est bien évident que l’organisation collective liée à ce site, une association comme Attac, qui innovent par la mise en place d’une organisation à la fois verticale et horizontale, ouvrent le chemin pour un tel travail.

Bref, un anticapitalisme moderne reste à construire et non pas, comme ne l’avait pas prévu Marx, sur les bases d’une société féodale (Russie des années 1910, Chine des années 1930), mais à partir d’une société capitaliste très développée en phase de paupérisation généralisée : nous n’y sommes pas encore, mais le mouvement est maintenant amorcé : précarisation croissante, chômage massif, dévalorisation du travail intellectuel et hautement qualifié (plus d’ascenseur social), aggravation de la pauvreté des pays dits sous-développés... et cette conjecture là, Marx l’a économiquement prévue.
Toute tentative de reconstruire un nouveau parti ou mouvement anticapitaliste à partir d’une fraction d’un parti , ou au contraire, à partir de l’élargissement d’un parti existant est voué à l’échec.
(On a vu récemment que, même d’accord sur une plate-forme de 125 propositions, l’unité a été impossible !)

Une nouvelle gauche anticapitaliste ne pourra se construire sans une réflexion critique sur les fondements de ses différents courants, sans une reconstruction intégrant les apports pertinents des intellectuels des différentes mouvances précédentes, sans la mise en action de ce que j’ai appelé l’intelligence collective populaire. Ce genre de travail ne se fait pas dans l’urgence d’une productivité électoraliste.

Un nouveau projet de société ne se construit pas avec des sièges à l’assemblée nationale ou avec les sièges d’un conseil municipal. Actuellement aucune force de gauche ne propose une nouvelle société alternative, assise sur une nouvelle philosophie politique en accord avec les données scientifiques contemporaines, proposant de nouvelles formes d’organisations sociales et politiques non aliénantes pour le Peuple, et notamment pour les salariés et proposant aussi de nouvelles raisons de vivre autres que la sécurité matérielle et de consommer plus.

Il me semble que la gauche communiste devrait sortir de sa logique gestionnaire élective. Le PCF a géré, pendant plus de 30 ans, la couronne rouge, par exemple, et ce, dans la défense des intérêts des couches populaires (construction de crèches, ensembles sportifs, institutions culturelles d’accès gratuit...). Il a épuisé ses forces dans l’action gestionnaire, dans ses joutes politiques à l’assemblée, au sénat, dans les conseils locaux mais il a oublié une chose : mobiliser ses forces pour penser plus et valoriser, intégrer dans sa vision politique, le travail de ses intellectuels ou plus largement des intellectuels progressistes. La nouvelle gauche alternative devra tenir compte de cette expérience qui a atteint ses limites. On ne construit pas un projet de société en bâtissant des piscines, sous peine de se noyer ou de se faire noyer.

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M
Cher EMINEM,<br /> <br /> Merci pour la transmission de ce texte. Hier j’en ai fait une première lecture. Si tu as l'occasion de t'entretenir avec son auteur, n'oublie pas de le remercier de la part de l’une de ses lectrices.<br /> <br /> En effet, ce texte est une bonne synthèse, généreusement documentée … il est intéressant, ou comme tu dis “fondamental”, car, mis à part les paradoxes ou contradictions de la théorie libérale dont il fait en quelque sorte l'inventaire, il fait apparaître d'autres paradoxes …<br /> <br /> D’autres paradoxes bien plus “intéressants” pour la pensée anti-libérale, à l'instar du celui du constat de l'extinction graduelle de l'État d'une part et de son rôle supposé central dans le cadre d'une société anti-libérale d'autre part.<br /> <br /> Tout ces paradoxes pourraient constituer des pistes à suivre pour justement déconstruire cette superposition d'idéologies ou de mythologies qui produisent confusion …<br /> <br /> En d'autres termes, ce texte éclaire le panorama, signale les erreurs conceptuels et en même temps, en filigrane, de façon tenue, fait apparaître quelques apories “fondamentales” de la pensée anti-libérale. …<br /> <br /> Un seul désaccord, et de taille ! = le recours à des métaphores appartenant aux domaines de la biologie, de l'informatique et de neurophysiologie pour designer des phénomènes sociaux et ce, après avoir fait l’apologie des découvertes de ces sciences ! [En voilà un autre paradoxe “intéressant” !]<br /> <br /> À l'instar de :<br /> “dogmes libéraux = bio-logiciel de domination des esprits”<br /> pour (par ex.) “mythologie ou idéologie du dominant”<br /> <br /> ou bien, “désengrammer le système neuronal”<br /> pour (par ex.) “faire cesser l'aliénation” …<br /> <br /> Le recours à ce type de métaphores dans le domaine du social brouille les pistes. Les métaphores ne sont jamais innocentes ! Elles font signe … c'est comme si elles disaient qu'il manque encore un certain éclairage, un éclairage crucial. Il manquent des mots — c’est-à-dire, des représentations mentales — pour désigner ou décrire le fait social tout en tenant compte des découvertes.<br /> <br /> Mais cela n'est pas vraiment étonnant car Hervé, ne nomme, parmi les sciences sociales :<br /> <br /> ni la psychanalyse — à laquelle il ne fait qu’une brève allusion : identification narcissique, culte de la personnalité —<br /> <br /> ni la sémiotique —<br /> — qui est pourtant la science qui étudie les signes et les symboles au sein de la vie sociale.<br /> <br /> Nommer cette dernière lors de sa sa démonstration du brouillage de sens aurait été plus que pertinent.<br /> <br /> Malgré les apparences, Hervé ne cite en réalité qu'une science sociale : l'anthropologie. L'ethnologie étant une partie de l'anthropologie, et la sociologie, une invention positiviste qui devrait ne plus exister ou bien, qui devrait faire partie de l'anthropologie et que, de plus, a véritablement peu découvert si l'on tient compte des découvertes phénoménales de la psychanalyse et de la linguistique depuis cents ans !<br /> <br /> À la prochaine,<br /> Marina<br /> <br /> ***<br /> <br /> P. S. : Quant au commentaire sur la difficulté (éprouvée par certains) à lire les longs documents mis en ligne sur le blog … J'avoue qu'il me rend perplexe …<br /> <br /> Et si «être anti-libéral» consistait aussi à se détacher de l'emprise du “misérable confort” en considérant toute lecture attentive et critique — des textes longs, courts, explicites, hermétiques — comme incontournable ?<br /> <br /> En d'autre termes, qu'importe la taille du texte lorsqu'il est pertinent !
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