Lettre aux collectifs

Publié le par EMINEM

Roger Martelli

26 novembre 2007

Chers camarades,


Je ne pourrai passer vous voir ce week-end, comme je souhaitais pouvoir le faire. J’ai toutefois envie de vous dire franchement, et les raisons pour lesquelles je me suis distancié du processus que nous avions enclenché ensemble l’an dernier, et les raisons qui me font dire que cette distance n’est ni un gouffre ni une inimitié.

Voilà des années que j’essaie, dans la mesure de mes possibilités, de participer aux essais de recomposition pour que, dans la gauche française bien malade, émerge une force qui soit en état de contester dès maintenant l’hégémonie sur la gauche des options de renoncement. Je pense à la multitude d’appels qui suivirent le terrible 21 avril 2002, à l’aventure Ramulaud et, plus près de nous et plus heureusement, à l’expérience des batailles européennes de 2004-2006. Je me suis donc engagé, avec angoisse mais avec plaisir, dans la tentative des collectifs antilibéraux. Nous l’avons amorcée tardivement (moins d’un an avant l’échéance décisive), sur le sujet institutionnel le plus brûlant (une élection présidentielle), dans un bricolage inévitable mais redoutable (un appel de personnalités, puis un collectif national mixte et improvisé), suivi par la formation de collectifs locaux constitués au gré des circonstances (et donc sans règle préalable de fonctionnement).

Il n’était pas écrit que nous échouerions. J’ai cru, jusqu’au bout, que le coût de la division était si lourd que la raison finirait par s’imposer à tous et à chacun. Mais au final nous avons échoué et ce qui avait commencé comme un processus d’agrégation de forces est devenu, en quelques semaines, le champ clos de toutes les cacophonies. Pour moi, je ne vous le cache pas, Saint-Ouen a hélas signé l’arrêt de mort du processus entamé. À dater de ce jour, je me suis écarté. Je n’ai pas participé à la campagne de Bové (à laquelle je n’ai jamais cru), j’ai fini par voter pour Marie-George Buffet (en sachant que son résultat serait désastreux), j’ai essayé, au maximum et sans illusion, de sauver les meubles unitaires à l’occasion des législatives. Comme beaucoup, j’ai passé des mois de brume épaisse, avec cette impression de voir se dérouler, en tous points, une catastrophe totalement prévisible, sans pouvoir la contredire. La catastrophe imminente, sans les moyens de la conjurer…

Ce qui s’est passé depuis n’a pas changé les choses sur le fond. Avant de se rassembler à nouveau dans le nouveau combat référendaire européen, la gauche de gauche n’a cessé d’approfondir ses divisions, ses amertumes, ses ressentiments même. La méfiance, les rancoeurs, les inimitiés à la mesure des amitiés anciennes ont occupé notre espace. La défaite n’est pas toujours bonne conseillère. Des communistes ont tiré de la Bérézina de Saint-Ouen la conviction qu’il n’était donc pas possible de construire durablement avec des forces dans lesquelles ils ont perçu une motivation avant tout anticommuniste. Au contraire, nombre d’acteurs des collectifs antilibéraux ont été violemment heurtés par ce qui leur semblait être une inadmissible OPA du PC sur les collectifs. Ceux qui se sont engagés dans les comités Bové n’ont pas compris que nombre de leurs partenaires d’hier ne poussent pas jusqu’au bout l’aventure et sabordent, en se retirant, ce qui leur paraissait être une dynamique prometteuse. D’autres ont vu, dans l’engagement vers une candidature séparée, un abandon du pacte unitaire initial et un rétrécissement dommageable de l’arc unitaire fondateur.

Nous ne sommes pas encore sortis de cette situation délétère. Je ne vous cache pas que, à mes yeux, elle rend impossible d’affirmer qu’un lieu particulier est aujourd’hui plus légitime qu’un autre pour porter et conduire l’exigence de rassemblement. Il est sans doute des collectifs qui, ici ou là, continuent d’être des lieux de regroupement large des forces qui, d’une façon ou d’une autre, doivent participer à la recomposition de la gauche. Mais je ne pense pas qu’il existe un mouvement national qui puisse prétendre à être un pivot de cette recomposition. Je n’en dis pas plus. Je sais trop les limites des structures politiques partisanes existantes. Que des militantes et des militants sans attaches partisanes éprouvent le besoin de trouver un cadre collectif nouveau de pensée et d’action ne me choque pas. Que des militantes et militants de forces existantes, par insatisfaction de leur organisation, recherchent des formes de complément ou de soutien me semble aller de soi.

Mais pour ce qui me concerne, j’appartiens à une organisation politique. Dire que j’en suis satisfait ferait rire tout le monde. Mais j’en suis membre. Si j’envisage son dépassement, ce n’est pas pour m’attacher à une organisation supplémentaire, éventuellement à côté de la mienne. Ce dont je perçois la nécessité impérative, c’est un mouvement d’agrégation suffisamment fort, cohérent et large, qui finisse par faire force politique en intégrant le plus grand nombre de formations, de courants, de pratiques et de sensibilités. Une dynamique intégrant à la fois des partis existants (dont le mien), des courants, des individus, des cultures et des formes de militantisme, ainsi que des ébauches de regroupement. Intégrant donc ce qui se constitue en mouvement des collectifs (pardonnez-moi de ne pas m’impliquer dans la délibération sur le nom opportun pour le désigner), mais sans que le regroupement se forme à partir de ce mouvement, quelle ait été la charge rassembleuse de son origine.

Le mouvement des collectifs est une de ces composantes. J’ai suivi attentivement l’évolution de son positionnement, depuis les péripéties électorales d’hier. Ce que je lis aujourd’hui des positions annoncées ne me conduit peut-être pas à m’y associer pleinement ; mais je suis heureux de constater que nos points de convergence autorisent l’optimisme des retrouvailles prochaines. Que, par exemple, la perspective d’états généraux vers une nouvelle force politique devienne un thème partagé me semble extrêmement positif.

S’il n’y a pas de lieu constitué, le plus raisonnable est de se dire qu’il est à construire de toutes pièces. Chacun suivra sans doute son propre cheminement. L’essentiel est que, le plus vite possible, l’ensemble des forces qui avaient bougé les unes vers les autres ces dernières années réamorcent la pompe. Qu’elles se retrouvent, et pas seulement dans les défilés de la lutte sociale, pas seulement dans les combats larges comme celui pour un nouveau référendum européen. Qu’elles se retrouvent, pour parler à nouveau ambition, projet, constructions politiques et échéances électorales, par exemple celle d’élections européennes qui ont toujours été des terrains d’expérimentation excellents pour tester des formules neuves. La crise en perspective au sein de la social-démocratie laisse à penser que cette avancée vers une nouvelle force peut aller cette fois bien au-delà de nos mécanos d’hier, qu’elle peut prendre très vite une véritable dynamique populaire et pas rester une affaire de spécialistes, qu’elle peut toucher des secteurs sociaux nouveaux, des générations nouvelles, de façon plus mixte que par le passé, sexuellement, culturellement, générationnelle ment.

La conjoncture nous a pour une part éloignés. Je ne pense pas qu’elle nous ait jetés à des années-lumière les uns des autres. Nous avons tous envie de la même chose : d’une dynamique collective qui conforte les luttes sociales et écartent la fatalité de majorités dominées par le social-libéralisme.

J’ai la faiblesse de penser que c’est l’essentiel.

Salut et fraternité.

Roger Martelli

Publié dans ACU

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