Spectres de Marx, spectres de Freud

Publié le par EMINEM


(Actes du colloque “Un jour Derrida” organisé par la BPI, le lundi 21 novembre 2005, dans la Petite Salle du Centre Pompidou)

Élizabeth Roudinesco – Spectres de Marx, spectres de Freud (pp. 51-60)

(p.51) Contre la tradition, Derrida adopte donc le style d’un orateur moderne et communicatif qui délègue à chaque sujet, formé ou non à la philosophie, le soin de déchiffrer la signification des discours qui le déterminent à son insu. Mais, en un même mouvement, et c’est là le deuxième paradoxe de cette pensée subtile, Derrida refuse l’idéal de simplification communicative que les différents technocrates de la culture — en général hostiles à un savoir universitaire jugé trop élitiste — veulent imposer aux masses : un idéal fondé sur la pauvreté d’une langue univoque, réduite à des slogans et à des “clips”, et sur la primauté d’un modèle réflexif unique, tirant sa force de l’éternelle répétition du même.

C’est bien parce qu’elle subvertit à la fois la tradition académique dont elle est issue et la culture communicative du mondialisme contemporain qu’elle a réussi à s’imposer d’un bout à l’autre de la planète, comme fut le cas autrefois pour celle de Sartre. Elle offre aux rebelles de tous pays (p.52) les moyens de réfléchir à leur différence, sans sombrer dans le différencialisme ou le communautarisme, et elle leur fournit un outil conceptuel, la déconstruction , qui leur permet de critiquer leur univers mental, politique et idéologique —
sans céder au fanatisme d’un possible abolition de la Loi, de l’Interdit et de l’Universel.

[…]
(p. 53) Derrida a été habité par le spectre de Freud, lequel, à son évocation, devient multiple. Au point que l’on peut dire qu’il y a chez lui la permanence d’un rappel à l’ordre. Chaque fois que l’on commence à faire comme si la psychanalyse n’avait rien apporté, Derrida ramène ce qu’elle a d’essentiel : une certaine façon de cerner l’inconscient. Tout discours sur la raison, affirmera-t-il souvent, doit prendre en compte “cette nuit de l’inconscient” dont Freud a ouvert la voie.

[…]
Derrida est seul philosophe que je connaisse à avoir osé affirmer, dans un entretien filmé, que ce qui l’intéressait le plus dans la philosophie, et dans son histoire, c’était la sexualité des philosophes, non pas le concept de sexualité, non pas une manière philosophique de travailler sur les conceptions de la sexualité, mais les pratiques sexuelles des philosophes. Question incongrue que Freud lui-même n’aurait jamais osé soulever.

[…] dans Spectres de Marx se produit quelque chose de nouveau dans la pensée de Derrida. Quelque chose comme une pensée de l’histoire, ce qui chez un philosophe est assez rare. Les spectres de Marx sont en permanence des spectres de Freud. Les deux noms sont inséparables.

[…]
(p. 54) […] notre époque, celle du nouvel ordre mondial, fondé sur le marché, la marchandise, la circulation des hommes considérés comme des objets dans des échanges mercantiles, une époque que je qualifierais, toujours en hommage à Derrida, de “déconstruite”, parce qu’elle est dominée par le spectre d’un communisme défait venant hanter l’avenir d’un monde apparemment unifié mais en réalité en état de “catastrophe”, un monde “en phase maniaque”, incapable de faire le deuil de ce qu’il prétend avoir mis à mort. […] Marx est devenu un spectre pour notre société occidentale dépressive, laquelle ne cesse de clamer la mort de la Révolution sans parvenir à éradiquer l’esprit de la Révolution. Cet esprit sommeille en chacun de nous et plus on clame sa mort, plus il fait retour pour tourmenter ses adversaires (les chantres du libéralisme), obsédés par la perte de leur ennemi. […] on a beau se réjouir de la mort définitive de Marx, le cadavre bouge encore et son spectre dérange (p. 55) le monde. Derrida appelle “mélancolie géopolitique” l’état du monde et il propose d’effectuer une “psychanalyse du champ politique” […]

Au fond, Derrida lie les deux régimes d’historicité, celui des Anciens et celui des Modernes, autour de la figure de Marx et de l’esprit de la révolution. Le temps est disjoint et donc il n’y a plus d’héritage possible parce qu’un événement est survenu qui fait rupture avec la chronologie. Cet événement c’est le temps de la barricade, le temps de la révolution. Cependant, il faut que le héros, interpellé par le spectre — lequel est la mémoire coupée du temps, mémoire de la mort et de la mélancolie — il faut, comme je le dis, que le héros fasse se rejoindre les deux figures du temps, celui de l’événement et celui de la chronologie, celui de la structure et celui de l’instant, sinon le monde est à l’envers et le présentisme risque d’avaler toute forme de temporalité. Il ne faut ni répudier la continuité au nom de la rupture, ni répudier la discontinuité au nom de la continuité. Les deux régimes sont nécessaires.
[…]
Comment faire alors se rejointer l’ordre structural de l’inconscient qui ne connaît que le temps immémorial, c’est-à-dire celui de la mémoire refoulée, et le temps du conscient nécessaire à la réintégration du sujet dans son histoire, entre passé et présent ?

(p. 56) D’un côté, un passé qui n’est pas aboli mais qui apparaît de façon spectrale, comme forclos, de l’autre un avenir qui ne permet pas de penser le futur.

Derrida choisit Hamlet et pas Œdipe, c’est-à-dire la conscience coupable contre la conscience tragique. Il fait de la psychanalyse un instrument d’analyse politique d’un monde en ruines, et enfin comme je l’ai dit, il rend hommage au dernier grand philosophe marxiste, Louis Althusser, qui a sombré dans la mélancolie. Si Freud tentait d’élaborer une nouvelle théorisation de la famille à autour du déclin du patriarcat, en associant Œdipe à Hamlet, Derrida convoque Hamlet pour associer Freud à Marx.

Il souligne alors que Freud a construit une histoire mythique des trois grands traumatismes infligés à l’homme moderne : le traumatisme psychique, apporté par Freud lui-même qui fait que l’inconscient a tout pouvoir sur le moi conscient. Le traumatisme biologique infligé par Darwin qui inclut l’homme dans l’histoire de l’animalité et non plus dans celle du divin. Le traumatisme cosmologique infligé par Copernic qui a montré que la terre des hommes n’était plus au centre de l’univers.

Et Derrida ajoute que le traumatisme infligé par Marx inclut les trois autres puisque le siècle du marxisme aura été celui du décentrement techno-scientifique de la terre elle-même, de ses propriétés anthropologiques et de toute forme de narcissisme.

[…]
(p. 58) En fait, ce que montre Derrida, à travers sa lecture d’Hamlet et son renvoi silencieux à Althusser, c’est que la réconciliation est possible entre le père et le fils, entre une idée devenue spectrale et un apprendre à vivre enfin, non pas comme chez Freud, à partir du meurtre du père et de la sanction acceptée, mais plutôt à partir d’un thème que l’on peut dire tout aussi freudien : celui de la réconciliation entre un temps nécessairement disjoint et un temps nécessairement de longue durée, entre le passé qui apparaît sous forme de spectre et le présent qui est le temps disjoint du nouvel ordre mondial, entre l’idée communiste et la réalité présente, à condition que le deuil soit fait de ce qui empêche leur jonction, c’est-à-dire les crimes commis au nom du communisme. Derrida se sert de Freud pour récuser toute idée de symétrie entre le communisme et le nazisme.

[…]
(p. 59) […] Lyotard creuse l’écart entre deux régimes d’historicité : le passé ne peut pas se joindre au présent pour déboucher sur un futur. Tout n’est qu’un cercle répétitif. Lyotard est beaucoup plus lacanien que freudien et Derrida plus freudien. Pas d’héritage possible chez Lacan et Lyotard qui ne croient ni l’un ni l’autre à la possibilité d’une infidélité fidèle ou d’une transmission. Tout s’arrête mais tout se répète à l’intérieur du cercle divinisé de la psychose ou de la forclusion qui caractérise le présent disjoint.

[…]
Pour Lacan, la seule manière de répondre à cette spirale de l’affrontement meurtrier qu’est l’histoire, ce n’est comme chez Freud, la réconciliation, mais plutôt la confrontation avec ce réel de la mort.
[…]
Ce qui hante l’Occident aujourd’hui et qui s’appelle le spectre de Freud — similaire au spectre de Marx — ce sont les deux figures de la condition (p. 60) humaine dont Freud s’est fait le prophète laïc, en une sorte de continuité avec le judéo-christianisme : la sexualité d’une part, l’inconscient de l’autre, liés tous les deux à deux régimes d’historicité nécessaires à la subjectivité. La figure du passé est celle de la tragédie du désir coupable et de sa longue durée, c’est-à-dire un mélange d’Hamlet et Œdipe.
Or, aujourd’hui, cette figure apparaît sous les traits d’une sexualité d’où serait forclose l’idée même du désir au profit d’une jouissance. Jouissance des corps contre sujet désirant. D’où le fait que la sexologie vient remplacer la psychanalyse alors même que la psychanalyse était née d’une séparation d’avec la sexologie, c’est-à-dire d’un refus de réduire la sexualité à des pratiques corporelles.

[…]
Et pourtant, malgré la force de toutes ces tentatives d’abolition, le spectre est toujours là sur les remparts de la cité ; Freud est là, non pas comme celui qui réclame vengeance mais plutôt comme un petit homme à lunettes, comme un diable qui viendrait à la fois signifier que le temps est toujours hors de ses gonds et empêcher qu’une quelconque jointure puisse avoir lieu au prix de son effacement.

Publié dans Phylosophie

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